Ina Praetorius

Un Dire-Dieu transformé et transformant

Abstract 
In our searching time it becomes more and more clear that the identification of the divine with a higher male being is fading away. In fact, the word “Gott” (engl. God), like many other names for the UNNAMEABLE OTHER, for example the Batswana MODIMO, was originally used in the neuter. – The text discusses the question of how the “man up there” that we were told to worship, came into the world and what impacts it has when “He” clears the space for other concepts we can find in the bible and in other sacred spaces. The consequence of this postpatriarchal transformation is not in the first place more power for women, but the liberation of all from an encompassing bipartited symbolic order.

Résumé 
Dans notre temps de quête, il devient de plus en plus clair que l’identification du divine avec un être mâle supérieur est en train de disparaître. En fait, le mot allemand «Gott», comme beaucoup d’autres noms pour
l’AUTRE QUE L’ON NE SAURAIT NOMMER, par exemple le Batswana MODIMO, a été utilisé à l’origine dans le neutre. – Le texte traite la question de savoir comment « l’homme là-haut » qu’on nous a recommandé d’adorer, est venu dans le monde et quelles sont les conséquences quand « Il » éclaire l’espace pour d’autres concepts que nous pouvons trouver dans la Bible et dans d’autres espaces sacrés. La conséquence de cette transformation postpatriarcale n’est pas en premier lieu d’accorder plus de pouvoir aux femmes, mais la libération de toutes et tous d’un ordre symbolique global scindé.

Il m’a fallu atteindre l’âge de 57 ans pour enfin ouvrir un dictionnaire et consulter l’étymologie du mot allemand «Gott» (en français « Dieu »).

Bien que mes parents m’aient appris à être plutôt critique à l’égard de la religion, comme enfant et adolescente, j’ai utilisé ce mot des milliers de fois, j’ai prié, chanté et j’ai lu la Bible. Finalement j’ai étudié la théologie et passé mes examens, j’ai écrit une thèse, obtenu un doctorat en théologie et publié plusieurs livres sans jamais penser à la signification originelle du mot «Gott». Quand je suis devenu féministe à la fin des années 70, j’ai commencé à remettre en question la masculinité de Dieu. Forcément ! Autant que je puisse m’en souvenir, j’avais appris à m’adresser à « lui », et comme si c’était une évidence, comme à un « Père », un « Seigneur », un « Roi », un « Créateur » ou un « Sauveur » – une habitude que finalement, nous autres féministes, estimons entrer étrangement en contradiction avec cette affirmation qui nous vient de nos professeurs et de la Bible, à savoir « tu ne te feras aucune image sculptée » de Dieu (Exode 20,4). Cependant, le mot central lui-même autour duquel toutes nos considérations, nos discussions et nos conflits pivotaient, restait pour moi une tache obscure. En fait, non seulement pour moi, car si l’un de mes professeurs, amis ou contradicteurs s’était référé à la signification originelle du mot, je l’aurais certainement remarqué.

Dans cet article, je vais exprimer mon désir d’un Dire-Dieu transformé et transformant, qui ni ne confirme ni ne promeut des structures patriarcales apparaissant comme la quasi évidence d’une suprématie de l’homme sur la femme, la surévaluation des soi-disant vertus masculines ou le fait de passer sous silence les travaux domestiques ou autres occupations analogues dans les systèmes économiques dominés par l’argent. Je suis convaincue que même pour les personnes qui pensent avoir laissé derrière elles les symboles religieux « démodés », l’identification séculaire omniprésente de cet AUTRE QUE L’ON NE SAURAIT NOMMER avec des concepts de « masculinité supérieure » continue d’avoir des effets sur leurs décisions dans la vie quotidienne, y compris leur vision d’un monde postreligieux et même dans la politique mondiale. Donc, en transformant consciemment et avec cohérence notre Dire-Dieu, l’adhésion à l’évolution continue du paradigme[1] postpatriarcal et sa promotion, en s’appuyant sur des idées historiques et culturelles fiables, n’a et n’aura pas seulement une incidence sur les mentalités personnelles, mais aussi sur l’avenir de notre habitat terrestre précieux et vulnérable.

Dieu : ce qui est invoqué

Mon bon vieux « Dictionnaire étymologique Duden »[2], qui trône sur mon étagère depuis plus de trente ans, dit ceci : l’étymologie du mot proto-germanique «Gott» n’est pas claire. Cependant, les linguistes s’accordent pour dire que, jusqu’au VIe siècle après la naissance de Jésus de Nazareth, il a été utilisé comme un mot neutre. Le sens originel pourrait avoir été approximativement celui-ci : « Ce qui est invoqué » ou « Ce à quoi des sacrifices sont offerts».

L’article de Wikipedia en anglais confirme ce que finalement j’étais arrivée à comprendre :
«… Le mot anglais «God» est dérivé du proto-germanique ǥuđan. La plupart des linguistes conviennent que la forme proto-indo-européenne reconstruite *ǵhu-tó-m était basé sur la racine *ǵhau(ə) – qui signifierait soit « appeler », soit « invoquer ». Les mots germaniques pour Dieu étaient à l’origine neutres – s’appliquant aux deux genres – mais pendant le processus de christianisation des peuples germaniques à partir de leur paganisme autochtone, le mot a pris une forme syntaxique de masculin[3].

Epineuses traductions

Environ trois ans avant que j’aie finalement eu l’idée d’explorer le langage du Dire-Dieu dans ma propre langue maternelle, j’ai lu un article écrit par Gomang Seratwa Ntloedibe-Kuswani[4]. Dans cet article, la professeure du Botswana traite des difficultés qui se posent lorsque le Dire-Dieu est traduit d’une langue dans une autre. A partir de la thèse énonçant que les différentes traditions ont leurs propres noms et concepts uniques et immémoriaux du divin, elle s’interroge non seulement sur la pratique du simple « détournement … d’autres cultures » (79) par les premiers missionnaires chrétiens qui utilisaient leurs concepts comme « matières premières préparant le terrain pour l’implantation du christianisme » (80), mais également la « tentative d’étudier les religions comme un “global continuum” » (79). Elle affirme que cette approche prétendument moderne contient néanmoins une tendance à la « suppression des différences en tentant de présenter une … théorie globale de la religion qui soit adaptée à toutes les traditions religieuses » (79). Ici aussi elle maintient que…

« … la relation entre l’émetteur et le destinataire n’est pas une relation d’égal à égal. En fait il y a un relent de relations à la fois de genre et de colonialisme : l’homme aussi bien que le colonisateur sont considérés comme les sources de la connaissance, du pouvoir et du leadership, tandis que la femme et le colonisé sont des dominés, réduits au silence, des assujettis qui doivent être guidés pour recevoir le savoir du colonisateur… » (80).

Au contraire, Ntloedibe-Kuswani propose de développer une approche qui considère « à la fois le texte-source et les langues et les cultures du destinataire comme faisant autorité et méritant d’être conservés de manière égale » (81).

MODIMO : Quelque chose de mystérieux ou d’impressionnant

Pour illustrer ce que cela signifie, elle se tourne vers « Modimo, la figure divine du Batswana » (82). Modimo, à son avis, « ne peut être ni personnifié, ni sexué », car « ce n’est pas un être ou une personne », mais « Quelque chose de mystérieux ou d’inquiétant“ ou impressionnant » (83). « Ainsi Modimo, tel que compris dans la pensée Setswana, conserve pour toujours un caractère neutre » (83), « Il est partout et … il est plus grand que la vie » (84), « sans caractéristiques humaines ou autres spécificités » (84). Quoique « habitant tout l’espace » et « pouvant se manifester à des moments ou en des endroits différents » (84), l’idée biblique de la construction d’une habitation en dur – un sanctuaire, un temple, une église – est incompatible avec Modimo, car le Quelque chose de mystérieux « n’est pas destiné à un petit nombre d’élus ou à un genre favorisé », mais « à tous et en chacun de nous, à la fois dans l’humanité et dans le reste de l’ordre naturel » (84). Alors que Modimo est « une réalité multiple pouvant agir par l’intermédiaire des ancêtres, des esprits, des fantômes, des dieux, de la nature et de l’humanité sans distinction de sexe » (88) en « restant toujours partie du tout » (88), les missionnaires chrétiens, en traduisant le terme biblique « Dieu » par « Modimo » ont en définitive utilisé le mot pour combattre « les croyances Batswana, les mythes, les rituels, l’éthique, l’expérience et le mode de vie en général » (88).

En identifiant Modimo avec un créateur omnipotent, un être divin qui « fonctionne principalement par l’intermédiaire des mâles » (90), « un parent mâle … – non pas de tous et toutes les Batswanas – mais seulement des élus, des quelques “nés de nouveau” qui croient en Jésus-Christ » (88), ils ont aliéné le peuple Batswana de son propre espace sacré :

« Modimo a été exilé du peuple Batswana et de sa culture pour fonctionner en dehors de lui et même contre lui » (89).

Coresponsabilité – et une histoire commune

En lisant le texte de Ntloedibe-Kuswani il y a quelques années, j’ai éprouvé cette espèce de sentiment de culpabilité, bien connu de toutes les occidentales blanches qui tentent de ne pas occulter la connaissance de leur propre histoire coloniale et missionnaire. En dépit du fait que, dans le contexte du féminisme occidental, j’aie travaillé inlassablement pendant des décennies à « lutter contre les images masculines de Dieu », faisant valoir que le Dire-Dieu biblique est beaucoup plus diversifié que les traductions contemporaines le prétendent, d’une certaine manière je me sentais responsable du détournement que Ntloedibe-Kuswani critique. N’avais-je pas, en tant que chrétienne occidentale, participé, au moins implicitement, à la diffusion de l’idée d’un Dieu exclusif, existant uniquement pour « des élus », quelques « nés de nouveau » (88) ? N’avais-je pas, en dépit de tout, en conformité avec la tradition biblique, soutenu la désagrégation des espaces sacrés qui ont été subsumés comme de simples « étapes préliminaires » de la vérité chrétienne ?

La découverte de l’étymologie de «Gott» n’a pas dissipé cette autocritique, mais elle m’a fait réfléchir à nouveau : Qu’en serait-il si ma propre langue maternelle et le langage des autres pays européens, quelques siècles plus tôt, avaient expérimenté un processus comparable à l’histoire de l’aliénation à travers laquelle Modimo a passé au XIXe et au XXe siècle ? Qu’en serait-il si le grec, le latin et les termes « Zeus », « Theos », « Deus », « Dieu », « Dio », « Dios », dont l’étymologie semble très controversée, pouvaient aussi être rattachés à QUELQUE CHOSE D’AUTRE que le robuste barbu assis au sommet de l’Olympe, qui devint le modèle du Dieu chrétien ? Qu’en serait-il si YHWH et ALLAH avaient été PLUS que des monarques divins, avant que quelqu’un s’empare de leurs noms pour créer un être mâle supérieur et invisible, destiné à devenir l’adversaire de BAAL, d’ASTARTÉ et d’autres parties de l’ENSEMBLE, et finalement prétendre au contrôle de tous et de tout ? Comment «Gott», le MYSTÈRE INVOQUÉ, est-il devenu un homme dans l’Europe du VIe siècle ?

Vivre religieusement : un défi à l’usurpation patriarcale[5]

Avant de me mettre à chercher une réponse à ces questions dans les études sur l’Antiquité et sur l’histoire de l’Eglise, j’ai une déclaration à faire : En tant que personne religieuse, je sais qu’il y a QUELQUE CHOSE DE MYSTÉRIEUX ET D’IMPRESSIONNANT qui va toujours transcender ma compréhension limitée. Donc, critiquer l’héritage de mes ancêtres pour avoir dénaturé CELA en identifiant LE MYSTÉRIEUX à un être mâle supérieur, qui est censé exclure et remplacer des centaines d’autres sphères et concepts sacrés[6], ne veut pas dire que je vais cesser d’être religieuse. Au contraire : mettre en question le travestissement patriarcal de ma matrice[7] chrétienne européenne est la précondition à la guérison de ma relation brisée avec CELA. Formée à la pensée historico-critique, je sais que ce que mes ancêtres et mes maîtres m’ont transmis ne constitue pas une vérité éternelle, mais une construction mise en forme historiquement.

Il y a bien sûr une vérité personnelle dans ce que mes aînés m’ont donné quand j’étais enfant : aurais-je pu survivre sans leurs soins qui consistaient non seulement à me nourrir de « lait … et nourriture solide » (1Corinthiens 3,2), mais aussi de saintes paroles, de règles, de chansons, d’habitudes, de plaisanteries, de confort, de conseils et bien plus encore ?

Jour après jour je suis reconnaissante de ce que j’ai reçu de mes aînés faisant partie de la chrétienté européenne. Cependant, je suis aussi reconnaissante du fait qu’ils et elles ne m’ont pas seulement dotée de la capacité de donner un sens à ma vie en m’enseignant des termes tels que « amour », « justice », « paix », « Dieu » ou « Jésus-Christ », mais aussi de l’assurance que la critique ne détruira pas la foi. Donc, par curiosité, je pose la question de savoir comment cet homme là-haut est venu dans le monde, lui que nous avons, pour une période si longue, loué et blâmé pour toutes choses, que nous avons maudit à cause de l’injustice, et à qui nous avons demandé grâce, lui que les théologiens européens ont finalement mal interprété comme étant « la souveraineté totale illimitée » supérieure[8].

La fabrication du monothéisme patriarcal

J’ai trouvé des réponses à ma question essentiellement dans les résultats de la recherche et du travail en cours d’une équipe d’experts du Moyen-Orient et de la Bible à l’université de Fribourg en Suisse : depuis des décennies, Silvia Schroer, Othmar Keel, Thomas Staubli et d’autres ont exploré l’imagerie et l’univers textuel du Proche-Orient ancien en essayant de comprendre comment un monde multiforme, comprenant différents concepts du SAINT, s’est finalement retrouvé dans la doctrine de «  Seigneur», lequel, en devenant assurément très puissant, ne fut jamais incontesté : la doctrine patriarcale fut toujours mise en question par des gens qui savaient la différence entre le visible et l’INVISIBLE, et elle s’est vite scindée en trois « grands monothéismes » qui, jusqu’à ce jour, se sont inspirés, mais aussi combattus, les uns les autres. Aujourd’hui, d’après les chercheurs, nous pouvons voir de nombreux signes que le patriarcat se dissout en QUELQUE CHOSE que nous ne pouvons pas voir encore, mais que nous pouvons tenter de mieux comprendre en connaissant son évolution :

Au début du monothéisme patriarcal, il y avait probablement de vrais dirigeants humains qui se sont approprié par la force un contrôle sur des familles, des régions et finalement des empires entiers. Afin d’établir leur domination dans les esprits et les cœurs de leurs sujets, ils ont engagé non seulement des administrateurs, des militaires et des policiers, mais aussi des prêtres et des philosophes. Ces derniers ont eu à mettre au point un monde grammatical dans lequel l’invisible AUTRE a fusionné avec le pouvoir du dirigeant : les peuples, par exemple dans l’empire romain, devaient adorer le dirigeant lui-même comme Dieu, d’autres étaient obligés d’appeler l’INVISIBLE « Seigneur », ou « Roi », ou « Créateur Tout-Puissant », ou encore, de façon paternaliste atténuée, « Père ». Au début, les dirigeants divinisés étaient, dans leurs divers empires, royaumes et principautés, identifiés par les noms propres des divinités régionales existantes comme « QoS » ou « Chemosh » ou « Yahweh » qui, initialement, étaient en concurrence les uns avec les autres et avec les dieux et les déesses du voisinage.

Plus tard – sans doute pas par hasard – dans le contexte d’empires plus vastes et plus puissants, la conviction a prévalu que la VÉRITÉ ÉTERNELLE était réellement UNIQUE. Du moment que les gens avaient déjà pris l’habitude de modéliser le SAINT d’après l’image des monarques temporels, les noms propres ont été remplacés par des titres de dirigeants : Kyrios, Adonaï, Dominus, Seigneur, Lord, Herr… Ce processus identifiant LE MYSTÈRE à un souverain céleste abstrait a duré plusieurs siècles et il en est résulté un « changement de la personnalité » du MYSTÉRIEUX :

« Le remplacement du nom propre Yahweh par le titre « le Seigneur » a restreint la personnalité ouverte de Yahweh à un certain rôle masculin étroit et a appauvri sa personnalité éblouissante et riche. Ainsi, l’abondance des traits qui étaient présents dans LE MYSTÈRE, cette indéfinissabilité … qui était évoquée par le nom propre Yahweh a été en grande partie perdue »[9].

Le tournant vers ce que l’on appelle la « démocratie » dans l’Antiquité grecque classique, souvent appelée affectueusement « le berceau de la civilisation occidentale », n’a pas apporté beaucoup de changements. Au contraire cette innovation prétendument révolutionnaire a conforté l’identification déjà existante de SAINT à une sphère masculine abstraite, exerçant un contrôle en fournissant une philosophie dans laquelle la fracture symbolique entre les domaines du « masculin supérieur qui contrôle » et du « féminin inférieur qui est contrôlé » s’est (soi-disant) éternisée : Aristote, qui, dans l’Europe médiévale, était si important qu’il a souvent été simplement appelé « le philosophe », a transformé, au IVe siècle avant J.-C., la « science de la seigneurie » déjà existante en un ordre symbolique indépendant :

« L’être vivant … est composé d’une âme et d’un corps, faits naturellement l’une pour commander, l’autre pour obéir … l’âme commande au corps comme un maître à son esclave… Or, évidemment, on ne saurait nier qu’il est naturel et bon pour le corps d’obéir à l’âme … L’égalité ou le renversement du pouvoir entre ces divers éléments leur serait également funeste à tous. D’autre part, le rapport des sexes est analogue ; l’un est supérieur à l’autre : celui-ci est fait pour commander, et celui-là, pour obéir. C’est là aussi la loi générale qui doit nécessairement régner entre tous les humains. Quand on est inférieur à ses semblables autant que le corps l’est à l’âme, ou les hommes aux animaux … l’inférieur est esclave par nature, et le mieux est de se soumettre à l’autorité du maître… Il est évident que les uns sont naturellement libres et les autres naturellement esclaves, et que, pour ces derniers, l’esclavage est utile autant qu’il est juste… »[10].

Bien qu’il y ait toujours eu des gens et des mouvements pour remettre en question la structure d’un monde éternellement scindé en deux parties, le haut et le bas, le dominant et le dominé, les sphères masculines et féminines, l’Eglise impériale officielle qui, depuis la conversion de Constantin, a défini et géré l’orthodoxie chrétienne, était basée sur ce que Joseph Ratzinger percevait encore en 2006 comme « une profonde harmonie entre ce qui est “Grec” dans le meilleur sens du terme et la compréhension biblique de la foi en Dieu »[11], à savoir : l’identification de l’ÉTERNEL avec le « masculin », supérieur et indépendant, de la métaphysique aristotélicienne qui perdure jusqu’à nos jours.

Un Dire-Dieu en Mouvement

Dans les premières années du XXIe siècle, 52 biblistes des pays germanophones ont retravaillés le texte de la Bible. En 2006, le résultat de leurs travaux a été publié dans la «Bibel in gerechter Sprache » (La Bible dans un langage juste)[12]. Dans ce travail composite courageux, prophétique – très controversé – qui combine des impulsions du féminisme, des théologies de la libération et des dialogues judéo-chrétiens, les traducteurs ont rompu avec la tradition désignant le DIVIN biblique principalement comme « Le Seigneur ». Au lieu de répéter sans réfléchir ce terme plus de six mille fois, comme Martin Luther et la plupart des traducteurs ultérieurs l’ont fait, ils proposent d’utiliser librement des noms différents : YHWH, L’ÉTERNEL, LE VIVANT, LE SAINT, JE-SUIS-LÀ (Exode 3,14), L’UNIQUE, TOI, et d’autres encore.

Alors que certaines autorités académiques et ecclésiastiques soupçonnent encore cette déconstruction du Dire-Dieu traditionnel d’être hérétique, ou interdisent même la lecture de la nouvelle traduction dans l’usage liturgique, Othmar Keel établit un parallèle entre cette manière de faire et les débuts du Dire-Dieu patriarcal : puis durant les siècles au cours desquels QUELQUE CHOSE DE MYSTÉRIEUX OU D’INQUIÉTANT est devenu « le Seigneur »…

« … c’était plutôt confus : les noms propres divins ont été remplacés par « Dieu », « le Seigneur », « Seigneur de tous », …, « le nom », « le lieu », par quatre points qui laissaient ouverte la lecture et plus encore. Tous ces termes ne sont pas des traductions, mais des substitutions, des interprétations du nom propre Yahweh. Cela nous rappelle ostensiblement la pratique de « La Bible dans un langage juste » qui fournit également une sélection de termes de substitution. (Cela) … est typique d’un temps de recherche qui vient de découvrir un problème et n’a pas encore trouvé une solution qui soit acceptable pour tous »[13].

En tant que théologienne postpatriarcale, je me réjouis de cette vision prophétique contemporaine comme « un temps de recherche » marqué partout dans le monde par différents projets transformatifs dans de nouvelles manières libératrices et inclusives de nommer CELA qui « est partout et … plus grand que la vie »[14], et que nos esprits limités n’arriveront jamais à saisir. La résistance de Gomang Seratwa Ntloedibe-Kuswani à l’occidentalisation irréfléchie, ma rencontre avec l’étymologie de «Gott», « La Bible dans un langage juste », notre groupe intercontinental Tsena Malàlaka, ce livre et d’innombrables autres projets, des expériences et des activités peuvent tous être considérés comme différentes facettes d’une quête irrésistible en faveur d’un Dire-Dieu transformé, postpatriarcal et postcolonial.

Un Dire-Dieu transformé et transformant et les politiques humaines

A la fin de son texte, Ntloedibe-Kuswani écrit :

« La sexualisation de Modimo a été utilisée pour soutenir dans l’Eglise et d’autres sphères du pouvoir l’exclusion des femmes Batswana … L’impact de cette domination masculine dans l’Eglise, bien entendu, se retrouve également dans la société. Certaines femmes qui avaient l’habitude d’exercer un pouvoir, telles les guérisseuses, et qui sont devenues membres de l’Eglise, ont été contraintes, dans de nombreux cas, de dénoncer au préalable leur rôle. Contrairement aux hommes qui reçurent dans l’Eglise un pouvoir nouveau, les femmes ont perdu le leur… La dénonciation a été appliquée systématiquement à travers l’Eglise, l’école, et le marché du travail colonial, et a été enseignée dans les premières leçons chrétiennes… Batswana a été ainsi déplacé à partir d’un espace religieux et de symboles largement neutres du point de vue du genre, vers des substituts centrés sur le masculin »[15].

Le lien entre le Dire-Dieu patriarcal et l’ordre social des sociétés respectives est évident. Mary Daly a résumé ce lien dans une phrase célèbre et souvent citée :

« Si Dieu est mâle, alors le mâle est Dieu. Le patriarche divin castre les femmes tant qu’il vit dans l’imagination humaine »[16].

Il est fort probable que, jusqu’à nos jours, les dirigeants d’Eglise africains – comme les européens – ont dit aux femmes que « d’avoir un rôle de pouvoir » ne devait pas en tous les cas constituer une ambition chrétienne. Jésus ne nous a-t-il pas dit que « le plus grand parmi vous devienne comme le plus jeune, et celui qui dirige comme celui qui sert » (Luc 22,26) ? Même si nous rejetons clairement l’hypocrisie paternaliste de ce conseil, pour le supprimer s’il est donné par ceux qui détiennent le pouvoir, n’est-ce pas toujours là une vérité biblique que l’on doit prendre au sérieux ? Donc, nous les femmes, ne devrions-nous pas aller un peu plus loin que Gomang Seratwa Ntloedibe-Kuswani en déclarant effectivement que nous ne revendiquons pas le pouvoir ou l’égalité arithmétique, mais quelque chose d’autre ?

La politique, en définitive, ne consiste pas en fait à avoir plus ou moins de pouvoir pour exercer un contrôle, mais à façonner le monde afin que tous les êtres humains, ainsi que les innombrables créatures non humaines, « aient la vie et l’aient en abondance » (Jean 10,10). Donc, ce à quoi nous aspirons n’est pas le pouvoir en tant que tel, mais la libération d’un ordre symbolique englobant tout, scindé en deux parties, qui non seulement exclut les femmes d’une coresponsabilité, mais subordonne aussi la nature à la culture humaine, le ménage au marché, nos corps à nos âmes, l’amour à l’argent, les soins à l’efficacité, les sentiments à la raison et ainsi de suite. Ainsi, redonner aux femmes la coresponsabilité ne signifie pas qu’elles sont autorisées à faire tout ce que les hommes font, elles aussi. Pas plus que cela n’implique que les femmes soient « de meilleurs êtres humains » qui, juste du fait d’être des femmes, veulent mener une politique plus attentive au maintien de la vie. C’est plutôt un acte symbolique de réhabilitation de tout ce qui a été exclu et humilié dans un ordre qui attribuait tout pouvoir et toute valeur à une sphère « masculine » supérieure.

Existe-t-il une possibilité future d’en revenir au Modimo des Batswana ou au Gott de mes ancêtres germaniques païens, je l’ignore. Ce que je désire, en tous les cas, est un monde dans lequel le Dire-Dieu postpatriarcal, qui émerge à l’écoute les uns des autres, va nous aider à façonner le monde comme un habitat commun digne d’être vécu, en coopération avec ce que nous pourrions appeler L’ÉTERNEL ENTRE NOUS …[17].

Réponse par Elizabeth Vengeyi
Il est en fait étonnant que, bien qu’étant une professionnelle en études théologiques et ayant écrit plusieurs livres sur des questions théologiques, , l’auteure n’ait jamais pensé à étudier la signification étymologique du mot allemand «Gott» (Dieu). En tant que théologienne féministe, elle a certes déchiffré les significations patriarcales dont le terme «Gott» était chargé, mais elle n’a quand même jamais interrogé le mot lui-même.

Dans son article, elle définit les racines du mot «Gott» et en arrive à la conclusion intéressante que cela signifie de manière neutre « ce qui est invoqué » – une signification qui n’est pas éloignée de l’interprétation de « Modimo » («God» en langue Batswana) faite par Ntloedibe-Kuswani : « quelque chose sans genre qui se trouve partout ». Donc, sa question principale devient « comment cet “homme là-haut”, qui apparemment n’a pas seulement monopolisé l’espace sacré des Batswanas, mais aussi, quelques siècles plus tôt, celui des langues germaniques, est-il entré dans le monde ? »

Alors que son article analyse clairement les problèmes relatifs au Dire-Dieu, il eût été possible d’en dire plus sur sa compréhension de Dieu dans sa propre langue. Il semble qu’elle s’appuie davantage sur la compréhension de Modimo par Ntloedibe-Kuswani. A mon avis, elle aurait pu creuser davantage l’histoire et la signification du terme «Gott» dans le contexte européen. De plus, la même chose pourrait être dite sur les raisons qui sont à l’arrière-plan de sa quête pour comprendre le terme «Gott». Est-ce seulement à cause de ses études féministes qu’elle en est arrivée à comprendre que Dieu a été considéré comme masculin ?

Personnellement, je trouve l’article contextuellement pertinent. Comme théologiennes, nous devons continuer à lutter pour la reconnaissance des femmes à tous les niveaux, que ce soit au plan local, national ou international. L’article met en évidence que Dieu peut être impliqué aussi dans les affaires de la politique mondiale, car religion et politique sont entrelacées. Nous sommes actuellement exposées à tant de problèmes qui se produisent dans le monde et certainement, nous devons appliquer ce que nous apprenons en tant que théologiennes.

Dans mon contexte du Zimbabwe, la question de considérer Dieu comme masculin est assez peu débattue, du fait que près de quatre-vingts pour cent de la population déclare être chrétienne. Cela signifie donc que ce qui est écrit dans le « Livre Saint » n’est jamais remis en question. Tout ce qui est écrit dans la Bible est considéré comme correct. Mais dans notre propre religion traditionnelle, Mwari, le terme Shona pour Dieu, n’était pas sexué. Puisque la Bible nous a été apportée par des missionnaires qui nous ont enseigné qu’il s’agissait du « livre juste et saint », très peu de gens acceptent d’en faire la critique.

Notes

[1] Ina Praetorius, The Economics of Natality. A Postpatriarchal Perspective, in :Concilium 5/2011, 82-91. Voire aussi: Eric Macé, L’Après-Patriarcat, Paris 2015.

2Duden. Das Herkunftswörterbuch. Die Etymologie der deutschen Sprache, Mannheim/Wien/Zürich 1963, Art. „Gott“. „Duden“ est le principal dictionnaire de la langue allemande, qui fait autorité, dans ma langue maternelle.

[3] http://en.wikipedia.org/wiki/God (12/06/2014)

4 Gomang Seratwa Ntloedibe-Kuswani, Translating the Divine. The Case of Modimo in the Setswana Bible, in : Musa W. Dube ed., Other Ways of Reading. African Women and the Bible, Atlanta and Geneva 2001, 78-97. Les chiffres entre parenthèses sur les pages suivantes se réfèrent à ce texte.

[5] Afin de ne pas trop compliquer mon argumentation dans ce texte j’utilise les termes «patriarcat» et «patriarcal» dans un sens très large et général qui pourrait être précisé, par exemple en distinguant, comme le suggère Elisabeth Schüssler Fiorenza, «patriarcat» et „kyriarcat“. (Elisabeth Schüssler Fiorenza, In Memory of Her. A Feminist Theological Reconstruction of Christian Origins, New York 1983) Pour plus de détails voir Ina Praetorius, The Care-Centered Economy. Rediscovering what has been Taken for Granted http://www.boell.de/de/node/285843 (14/04/2015)

[6] On trouve une liste de 800 termes pour dire le Divin dans : Bibelarchiv Vegelahn, Das Wort „Gott“ in verschiedenen Sprachen (Teil 7) http://www.bibelarchiv-vegelahn.de/gott.html (17/09/2014)

[7] Dans mon livre traitant du credo chrétien (Ina Praetorius, Ich glaube an Gott und so weiter. Eine Auslegung des Glaubensbekenntnisses, Gütersloh 2011) j‘ai introduit le concept de ‘matrice’ comme une expression pour désigner la toile personnelle et traditionnelle des relations qui m’ont entourée depuis ma naissance.

[8] Ulrich Wilckens, Theologisches Gutachten zur “Bibel in gerechter Sprache“, dans : Elisabeth Gössmann et al., eds, Der Teufel blieb männlich. Kritische Diskussion zur „Bibel in gerechter Sprache“, Neukirchen-Vluyn 2007, 153-179, 178.

[9] Othmar Keel, Wie männlich ist der Gott der Bibel? Überlegungen zu einer unerledigten Frage, in : Elisabeth Gössmann et al., eds, Der Teufel blieb männlich. Kritische Diskussion zur „Bibel in gerechter Sprache“, Neukirchen-Vluyn 2007, 87-92, 89.

[10] http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/politique1.htm (15/03/2015)

[11] Benoit XVI, Leçon du Saint-Père dans l’Aula de l’Université de Regensburg, Jeudi, 12 septembre 2006 http://news.bbc.co.uk/2/shared/bsp/hi/pdfs/15_09_06_pope.pdf (17/09/2014)

[12] Ulrike Bail et al., Bibel in gerechter Sprache (la Bible dans un langage juste), Gütersloh 2006.

[13] Othmar Keel, voir note 9, 88, et Kristin de Troyer, The Names of God. Their Pronunciation and Their Translation. 
A Digital Tour of Some of the Main Witnesses, in: Lectio difficilior 2/2005 http://www.lectio.unibe.ch/05_2/troyer_names_of_god.htm (17/09/2014

[14] Gomang Seratwa Ntloedibe-Kuswani voir note 4, 84.

[15] Ibid. 92.

[16] Mary Daly, Beyond God the Father. Toward a Philosophy of Women’s Liberation, Boston 1973, 19.

[17] Ina Praetorius, Gott dazwischen. Eine unfertige Theologie, Ostfildern 2008.

(Traduction de l’Anglais: Michel Baumgartner)

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2 Kommentare zu „Ina Praetorius

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