Mary Kategile

Mon souhait le plus cher est quil y ait un „empowerment[i] des femmes dans toutes les sphères de la société.

Résumé
L’article présente la situation des femmes en Tanzanie. Il traite de leur vie dans les zones rurales et parle de ce qu’elles vivent quotidiennement. L’auteure présente la vie des femmes dans l’Eglise et le rôle qu’elles y jouent. Elle suggère que l’Eglise a un rôle important dans l’avènement de l’égalité des genres,
dans le „empowerment“ des femmes, tant en son sein que dans la société et le monde en général. Elle pense aussi que la „tâche“ visant à donner du „empowerment“ aux femmes est interdisciplinaire. Ce qui signifie que les théologien-ne-s, les anthropologues, les sociologues, les philosophes et d’autres doivent travailler ensemble pour parvenir au but final que sont l’égalité des genres et le „empowerment“ des femmes.

Abstract
The article describes the situation of women in Tanzania, particularly that of women in rural areas and what they experience in their daily lives. With regard to the situation and role of women in the church, the author suggests that the church has a big role to play in bringing about gender equality and women empowerment in the church, society and the world at large. She also believes that the task of women’s empowerment is a multidisciplinary one, in which theologians, anthropologists, sociologists, philosophers and others have to work together in order to achieve the goal of gender equality and women’s empowerment.

 

Introduction

On a l’habitude de dire que les femmes sont l’épine dorsale de la société. C’est très juste si l’on considère leur implication dans les activités quotidiennes ; cela dans toutes les sociétés. John Pobee, qui défend ce concept de la place de la femme dans l’Eglise, dit ceci : « répéter que les femmes forment plus de la moitié des communautés et, partant, constituent en quelque sorte l’épine dorsale de l’Eglise est un truisme qu’il vaut la peine de rappeler »[ii]. Cette remarque fait écho aux diverses activités des femmes dans l’Eglise. C’est l’engagement de beaucoup d’entre elles dans la vie ecclésiale qui donne à l’Eglise vie et visibilité dans la société. Le but de cet article est de présenter la situation habituelle des Tanzaniennes et de montrer comment leur „empowerment“ peut se faire, pour qu’elles aient la possibilité de participer au développement du pays. Batchelor affirme :

« On n’arrivera pas à grand-chose de durable dans nos programmes de développement, si on ne prend pas en considération les droits, les besoins et les capacités des femmes »[iii].

Partout, l’Eglise peut être un instrument puissant du « empowerment » des femmes, un facteur d’accès à l’égalité des genres qui est voulue par Dieu. Bachelet a dit : « Pensez à combien plus de choses nous pourrons faire, quand les femmes auront la possibilité de devenir facteurs de changement et de progrès dans leurs sociétés »[iv]. C’est vrai, on pourrait réaliser beaucoup de choses, si l’Eglise répondait à sa vocation qui est d’accomplir le dessein de Dieu dans ce monde en prenant des mesures pour le „empowerment“ des femmes.

Définition de ce que l’on entend par „empowerment“

Depuis quelques décennies on se trouve devant beaucoup de définitions, vu que les plaidoyers concernant le genre, le développement et le „empowerment“ des femmes ont été nombreux.

„Empowerment“ signifie donner de l’autorité, un pouvoir moral ou physique, les facultés et les possibilités de faire quelque chose[v]. Le Réseau d’information en matière de Population des Nations Unies donne une définition plus spécifique :

« Le „empowerment“ des femmes a cinq composantes :

le sentiment d’estime de soi des femmes ; le droit d’avoir et de déterminer des choix ; le droit d’avoir accès à des possibilités qui se présentent et à des ressources ; le droit de pouvoir contrôler leur propre vie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la maison ; la capacité d’influencer la direction du changement pour créer au niveau national et international un monde social et économique plus juste »[vi].

 Cette définition élaborée couvre différentes sphères de la vie ; et si les femmes peuvent être responsabilisées dans ces domaines, il y a plus de chances d’obtenir l’égalité des genres.

Du point de vue théologique, on est en présence d’un processus qui place Dieu au centre. Dieu appelle les humains et leur donne du „empowerment“, quel que soit leur sexe. C’est pourquoi personne ne détient ce pouvoir d’être „empowered“, si ce n’est des mains de Dieu. Dieu, le créateur, est celui qui donne ce „power“, ce pouvoir à chacune et chacun de nous.

 L’économie et la situation des femmes en Tanzanie

La majorité des Tanzaniennes vivent dans les zones rurales où la vie est très difficile. La division du travail en fonction du genre a eu des conséquences opprimantes pour les femmes. Ces dernières travaillent quinze heures chaque jour. Dans la plupart des cas, les hommes travaillent moins longtemps. Il y a donc inégalité.

On dit qu’en Afrique la pauvreté a un „visage“ féminin[vii]. Bien que les femmes contribuent grandement au revenu familial et national, la plupart d’entre elles vivent encore dans la plus extrême pauvreté. De plus, la majorité des femmes vivant dans les zones rurales n’ont pas voix au chapitre en ce qui concerne ce qu’elles produisent. Elles sont discriminées et violentées. Beaucoup ignorent quels sont leurs droits ; c’est pourquoi elles ont un réel besoin de „empowerment“. Les femmes des zones rurales ont un accès limité aux ressources productives ; les facilités de crédit qu’on leur accorde sont bien inférieures à celles accordées à leurs homologues masculins[viii].

Trauger écrit : « En ce qui concerne le „empowerment“ des femmes, l’agriculture durable fournit aux agricultrices des espaces de „empowerment“[ix]. On peut être d’accord avec cette affirmation. Mais quand les femmes n’ont pas leur mot à dire en ce qui concerne ce qu’elles produisent, ou ne sont pas libres de décider ce qu’elles veulent faire de leurs produits, cela ne change pas leur situation économique. De multiples façons, les Tanzaniennes contribuent au développement du pays, mais elles n’ont droit qu’à peu de reconnaissance.

Les femmes dans l’Eglise

Partout dans le monde, quelles que soient la culture et la société, l’Eglise est considérée comme un agent de changement. On le doit à la teneur même du message de l’Evangile. On voit, dans l’histoire de l’Afrique, que l’Eglise a joué un rôle dans l’abolition du commerce des esclaves. Elle a aussi joué un rôle dans le développement de l’éducation, des services de santé et le développement social de la société ; elle s’est élevée contre l’influence négative de certaines coutumes, telles la circoncision féminine, et les mutilations génitales, pour n’en citer que quelques-unes.

Quant aux femmes, elles se battent encore pour s’imposer dans l’Eglise.

Cela vient de ce que, historiquement, les femmes ont été victimes de marginalisation, d’oppression et d’injustice, à la fois dans la vie privée et dans la vie publique. A l’époque coloniale, les Africaines ont souffert de ce qu’on peut qualifier de double assujettissement : en tant qu’Africaines, elles étaient opprimées par les colonisateurs, et en tant que femmes, par les hommes.

On pourrait imaginer que les hommes africains chrétiens reconnaissent la similarité entre l’oppression dont ils ont été victimes en tant que colonisés et l’oppression qu’ils font subir aux femmes, mais c’est rarement le cas. En général, on continue à opprimer les femmes même dans les Eglises. Et, du fait qu’elles s’occupent de tâches „inférieures“, aux champs comme à la maison, elles sont cantonnées à des tâches de second ordre dans les Eglises.

Cependant, l’Eglise a aussi été un lieu de refuge pour les femmes. Elles s’impliquent dans diverses activités de la vie de l’Eglise et elles s’y sentent encouragées. Leur rôle y est inestimable.

Prenons l’exemple de l’Eglise Morave en Tanzanie ; les femmes se rencontrent dans des groupes appelés „kitulano. C’est un mot local qui veut dire „s’entraider“. Les femmes sont engagées dans ce ministère reçu de Dieu. Ces groupes se retrouvent deux fois par semaine pour une célébration et pour partager leurs intérêts et leurs soucis. J’aimerais mentionner le cas de la Province du Sud-Ouest ; on y compte 208 paroisses qui totalisent approximativement 450 000 membres. Le département femmes-enfants y est dirigé par deux pasteures, secondées par quatre évangélistes. Selon une de ces pasteures, la contribution financière des „kitulano et des femmes en général est très importante pour le budget de la Province. Les femmes recueillent de l’argent à trois occasions. La première est la Journée Mondiale de Prière. Ce jour-là, elles récoltent de l’argent de plusieurs manières. L’intégralité de la somme recueillie va au bureau central de la Province. Cet argent sert à payer une partie des salaires des employés de l’Eglise. La deuxième est la Journée des Femmes qui a lieu chaque année le dernier dimanche de juin. L’argent récolté dans ce cadre est versé à la caisse centrale de la Province. La troisième occasion, en août, est une journée de prière pour les orphelins et les enfants vulnérables. L’argent recueilli à cette occasion est directement envoyé dans les centres qui soutiennent les enfants. Il permet de fournir des uniformes scolaires, des cahiers, des plumes, des crayons et d’autres fournitures scolaires. Le problème restant, c’est que les femmes sont sous-représentées dans les organes décisionnels, bien qu’elles contribuent largement au budget de la Province.

Les femmes dans la direction de l’Eglise

Depuis l’arrivée du christianisme en Tanzanie, ce sont surtout des hommes qui ont assuré la direction de l’Eglise. Comme l’ont relevé James et James[x], les femmes, qui sont pourtant la pierre angulaire et le fondement de toute société, sont généralement sous-représentées et non reconnues à leur juste valeur. Bien qu’on soit conscient de la présence des femmes et de l’importance de leurs contributions à la vie de l’Eglise, elles sont sous-représentées au niveau des principaux organes de décision.

Reprenons l’exemple de l’Eglise Morave de Tanzanie qui est composée de sept Provinces.

Une recherche, que j’ai menée, a montré combien en effet les femmes sont sous-représentées dans tous les organes de décision. Dans les paroisses, ce sont les fidèles qui élisent les responsables. A ce niveau-là, on trouve 30 à 40 % de femmes. Par contre, à un niveau plus élevé – au niveau du district ou de la région – la représentation féminine peut tomber à 5 %. En moyenne, les femmes ne représentent que 14 % des personnes chargées de prendre des décisions, contre 86 % d’hommes[xi].

On peut déduire de ces résultats que l’opinion des femmes, leurs suggestions, leurs souhaits et leurs contributions en vue de l’amélioration, du développement et de la poursuite de la proclamation de l’évangile du Seigneur Jésus n’apparaissent pas ou ne jouent qu’un rôle infime.

Les femmes dans le ministère pastoral

Il a fallu beaucoup de temps pour que l’Eglise Morave de Tanzanie accepte de consacrer des femmes au ministère pastoral. La première l’a été en l’an 2000. Actuellement, deux Provinces sur sept n’ont pas de femme pasteure et n’ont pas encore commencé à en former. Là où il y en a, les femmes pasteures ont encore la vie difficile. Beaucoup sont chargées des secteurs „éducation chrétienne“ ou „travail avec les femmes“. La majorité des femmes pasteures n’exercent pas dans des paroisses, ni dans des départements administratifs.

Quand on aborde la question de la consécration des évangélistes pour un ministère pastoral, ce sont les femmes qui sont les dernières à entrer en ligne de compte. Il est évident que l’ensemble de l’organisation de l’Eglise n’est pas sensible aux questions de genre. Ce qui s’est vérifié récemment est que les femmes ne peuvent rien dire. Le processus de décision en vue d’une consécration revient d’abord au comité exécutif qui comprend le président, le vice-président et le secrétaire général. Ce comité propose les noms des candidats susceptibles d’être consacrés après leur formation. Puis les noms sont transmis au conseil de la Province, qui accepte lesdits noms. Ensuite ceux-ci sont envoyés à l’évêque à qui revient la décision finale. Tous ces organes de décision sont dominés par les hommes. Les femmes, même si elles ont été traitées injustement, n’osent que rarement les contester.

Dans les paragraphes suivants, je souhaite aborder plus concrètement les divers aspects du „empowerment“ des femmes.

Le „empowerment“ des femmes d’un point de vue biblique

Dans une certaine mesure, on peut estimer que l’Eglise ne devrait pas être impliquée dans un tel débat. Quand on parle d’égalité des genres et de pouvoir qu’il faudrait donner aux femmes, il se pourrait que les membres de l’Eglise jugent que cela ne les regarde pas. Dans l’Eglise, on a toujours été plus „théorique“ que „pratique“. On dit et on reconnaît qu’hommes et femmes sont créés à l’image de Dieu et égaux devant Dieu. Mais en réalité, quand on en vient à la mise en œuvre, on agit différemment. Les expressions „égalité des genres“ et „empowerment des femmes“ évoquent d’abord la politique et la société laïque. Pourtant ces expressions concernent bien plutôt le monde de la Bible et de l’Eglise. En effet, l’Eglise a reçu ce savoir et cette compréhension que tous les êtres humains sont égaux et que Dieu souhaite que tous soient traités de la même manière. Et si le „empowerment“ des femmes est la tâche de l’Eglise, c’est que Dieu, le créateur, lui en donne le „power, le pouvoir. C’est pourquoi le ministère de l’Eglise est de donner du pouvoir aux autres. On a souvent mal interprété les Ecritures et notamment les lettres de Paul. Je parle de „mauvaise interprétation“ parce que les Ecritures devraient être comprises en fonction du contexte social, religieux, politique et littéraire, avant d’être appliquées à notre situation d’aujourd’hui. L’Eglise est une institution investie du pouvoir et de l’autorité de mener à bien la mission de Dieu en servant l’humanité par la prédication et l’enseignement de la bonne nouvelle de notre Seigneur Jésus-Christ. Elle devrait être en première ligne pour le „empowerment“ des femmes dans tous les domaines de la vie, afin que ces dernières effectuent les tâches qui leur ont été confiées par leur Créateur.

Je désire ardemment qu’on donne du pouvoir aux femmes dans tous les domaines. Je crois que dans la société, l’Eglise peut se faire l’avocate du „empowerment“ des femmes. Puisqu’elle touche les gens à la base, elle a un grand rôle à jouer dans les „Objectifs du Millénaire pour le Développement“ (OMD) lancés par l’ONU. Les pays se sont mis d’accord sur les objectifs du développement lors de l’Assemblée Générale des Nations Unies. La résolution des OMD invite les pays développés et en voie de développement à travailler en partenariat pour éliminer la pauvreté, la faim, les maladies, pour améliorer la santé des mères, réduire la mortalité infantile, assurer à tous les enfants une éducation de base, promouvoir l’égalité des chances pour les femmes et assurer un environnement plus sain.

Le troisième objectif – la nécessité de promouvoir l’égalité des sexes et le „empowerment“ des femmes – pourrait être reconnu non seulement comme un but en soi, mais aussi comme une étape décisive pour réaliser tous les objectifs.

Responsabilisation et estime de soi

Dans le contexte tanzanien, les femmes se voient souvent comme existant pour les autres. Elles assument leur rôle traditionnel de filles, d’épouses et de mères. C’est pourquoi, dans les esprits, la valeur d’une femme réside dans le fait qu’elle est au service des autres. Ce n’est pas une mauvaise chose de servir son prochain ; au contraire, c’est bien et très important. Cependant, il n’est pas juste de s’oublier en servant les autres. Or, dans la plupart des cas, les femmes font abstraction de leur intérêt. J’ai souvent entendu des femmes dire : « Je suis juste une femme, qu’est-ce que je peux faire ? » Cette remarque montre que les femmes ont tendance à se rabaisser et à minimiser leurs compétences. En d’autres termes, elles sous-estiment les nombreux rôles qu’elles assument. Développer l’estime de soi et en être consciente est un pas vers le „empowerment“.

On peut dire qu’en Afrique, les femmes ne sont pas libres. Selon la culture qui prédomine depuis longtemps, la femme doit être sous l’autorité de l’homme. Elle est d’abord la fille d’un père qui choisit son avenir. Puis elle est l’épouse d’un mari qui contrôle et détermine sa vie. Oduyoye[xii] affirme que la situation des femmes qui prédomine en Afrique, c’est d’être essentiellement des personnes „en relation avec les autres“, en tant que mères ou épouses. Le statut social des femmes dépend de ces relations, pas de leurs qualités propres ou de ce qu’elles ont réalisé. Cela signifie que le statut social d’une Africaine dépend de sa relation à l’homme auquel elle est soumise.

Savoir qu’elles ont de la valeur et développer l’estime de soi constituent, pour les femmes, le premier pas vers leur „empowerment“. Elles doivent prendre conscience de qui elles sont, à savoir des „créations“ de Dieu, créées à Son image, belles et fortes. En second lieu, elles doivent „honorer“ leur propre dignité, ce qui aidera les autres à les respecter en tant que femmes. L’estime de soi commence par la réalisation de son identité propre et par la conscience de ce qu’implique „être femme“ dans ce monde. En troisième lieu, les femmes doivent se respecter et respecter leurs sœurs en humanité. Dieu le premier les a respectées en les créant femmes et en leur donnant la possibilité de collaborer à la création, en mettant au monde des enfants. La capacité de supporter la douleur pendant l’accouchement est un don que tant les femmes que les hommes doivent respecter. Batchelor dit : « Les femmes sont, généralement, beaucoup plus sensibles que les hommes au „battement du cœur“ de la communauté. Elles peuvent sentir ce qui se passe en arrière-plan. Elles perçoivent souvent de manière plus précise ce que les gens ressentent réellement »[xiii].

 Le droit d’avoir le choix et de faire un choix

Comme je l’ai dit plus haut, la tendance de définir les femmes en fonction de leur relation avec les hommes limite leur droit d’autodétermination et leur liberté de choisir. Autrefois, il était courant que le père décide si sa fille pouvait aller à l’école ou non, ou si elle pouvait poursuivre ses études à un niveau plus élevé. Aujourd’hui, grâce aux pressions gouvernementales, la tendance à ne pas envoyer les filles à l’école s’estompe.

En qui concerne les femmes mariées, dans la plupart des cas, c’est le mari qui choisit – et cela même quand il s’agit de leur santé et de leur corps.

Voici une triste histoire que j’ai vécue il y a quelques années. Alors que je vivais dans le nord-ouest du pays, mon mari et moi sommes devenus parrain et marraine de quatre des enfants de nos voisins. Quand la maman, âgée d’une trentaine d’années, a mis au monde son sixième enfant, le médecin lui a dit que son utérus était fragile et que c’était dangereux pour sa santé. Il a donc suggéré qu’elle arrête d’avoir des enfants. A notre grande surprise, le mari a refusé, parce qu’il avait besoin de davantage d’enfants. Alors la femme a accepté la décision de son mari. J’ai tenté de discuter avec elle, mais elle a dit que si elle s’opposait à cette décision, il était possible que son mari la quitte et que, dans ce cas, elle ne saurait pas où aller.

Cet exemple nous montre que cette pauvre femme n’avait pas la possibilité de s’opposer au désir de son mari ; de même, elle était incapable de voir que sa santé était plus importante que tout. Souvent, les femmes mariées ne peuvent décider ni de la date d’une grossesse, ni du nombre d’enfants qu’elles souhaitent avoir.

Le „empowerment“ comme droit d’accéder à des possibilités nouvelles et à des ressources

Il est vrai que s’il y a un facteur qui peut améliorer la situation des femmes de façon radicale, dans n’importe quelle société, c’est bien l’éducation. Elle permet aux femmes non seulement d’acquérir des connaissances sur le monde extérieur à leur „coquille“ et à leur foyer, mais elle les aide à obtenir un statut, à développer une estime de soi positive, à découvrir la confiance en soi. L’éducation des femmes a un impact majeur sur la santé et la nutrition ; c’est un instrument pour développer une stratégie à long terme en ce qui concerne le contrôle des naissances.

On peut ajouter que l’éducation permet aux femmes de jouer un rôle important dans l’édification de l’Eglise et de la nation. Puisque la plupart de nos Eglises ont leurs propres écoles, celles-ci seraient un bon endroit pour rendre les jeunes attentifs aux problèmes de l’égalité des genres et de la nécessité de donner du pouvoir aux femmes. Je suis convaincue que l’éducation peut changer non seulement la vie d’une femme, mais encore celle de tout son entourage ; et par conséquent, elle pourra éradiquer la pauvreté, les maladies, la mortalité infantile et la faim.

 Un deuxième facteur important pour le „empowerment“ des femmes est l’économie. Comme je l’ai déjà relevé, en Tanzanie – et certainement dans d’autres pays aussi – les femmes travaillent journellement plus longtemps que les hommes. Pourtant, elles sont généralement moins payées et risquent donc davantage de vivre dans la pauvreté. Dans les économies dites de subsistance, les femmes consacrent une bonne partie de la journée aux tâches ménagères. En Tanzanie, comme dans d’autres pays, elles sont aussi responsables de la production agricole et de la vente des produits. Souvent certaines prennent un emploi rémunéré ou lancent des entreprises. Cependant la voix de ces femmes (qu’elles soient payées ou non) et leur expérience de travailleuses, de citoyennes et de consommatrices sont encore largement absentes des débats portant sur la finance ou le développement[xiv].

Le „empowerment“ comme possibilité d’influencer la direction des changements de société, pour créer un ordre social et économique plus juste

 Ani écrit : « Pour que la gouvernance et la politique de développement rendent vraiment les femmes d’Afrique autonomes, il faut que le modèle de développement en question implique un travail au niveau de la base, une approche du bas vers le haut, ainsi qu’une communication participative »[xv].

Je suis complètement d’accord avec cette affirmation. Cependant, l’obstacle qui empêche et affaiblit le plus la participation des femmes à la politique et aux prises de décision sur les projets de développement, c’est le manque d’éducation.

A ce que je vois, le „empowerment“ des femmes sera pratiquement impossible, si l’Eglise laisse cette tâche aux gouvernements, aux ONG et aux politiciens.

Dans toutes les sphères de la société, le processus doit être mené en collaboration avec tous les organismes, gouvernementaux et non gouvernementaux, de même qu’avec les institutions et les Eglises. C’est une tâche qui requiert le concours de toutes les disciplines : la théologie, la sociologie, l’anthropologie, la science, aussi bien que la politique, pour n’en nommer que quelques-unes. Toutes ces spécialisations devraient s’atteler à cette mission, afin que soit réalisée l’égalité des genres voulue par Dieu, lorsqu’Il a créé l’espèce humaine. La position de l’Eglise lui permet de toucher plus de personnes de la base. Si elle se lance dans ce combat, je crois qu’il aboutira.

Cette mission de l’Eglise est aussi celle de la famille, de toutes les nations, quelles que soient leur race, leur croyance et leur classe sociale. Les femmes et les hommes doivent être appelés à devenir partenaires et à exercer joyeusement les droits qui leur reviennent par nature. Cela signifie que les hommes aussi doivent être encouragés à accepter les femmes comme partenaires à égalité, dans l’Eglise comme dans la société.

« Pour cette raison, la communauté internationale doit faire tout son possible pour aider les femmes à vivre pleinement leur dignité en exerçant leurs droits spirituels, politiques, économiques, sociaux et culturels »[xvi].

Conclusion

A mon avis, l’Eglise de Tanzanie et le monde en général devraient promouvoir le „empowerment“ de la femme dans quatre domaines :

D’abord, le Christ est l’espoir de toute l’humanité. C’est pourquoi Son Eglise est le seul espoir pour les femmes en tant que partie de l’humanité. Quand le Christ était dans ce monde, les femmes l’ont suivi parce qu’elles ont vu en Lui un espoir de vivre leur humanité en plénitude. C’est dans ce même espoir d’être estimées et respectées comme êtres humains à part entière que les femmes de Tanzanie, d’Afrique et du monde entier rejoignent l’Eglise[xvii].

Secondement, c’est l’Eglise qui a le plus de chances d’améliorer la confiance en soi des femmes et de les rendre capables de croire en elles-mêmes. Elle doit éduquer la société en ce qui concerne les compétences des femmes et leur capacité à servir leur Sauveur. En effet, à cause des traditions, certaines femmes croient si peu en elles-mêmes qu’elles sont persuadées de ne pas avoir le droit d’accomplir certaines choses dans l’Eglise.

Oduyoye écrit : « (…) cette manière de considérer les femmes dans l’Eglise se manifeste non seulement chez les hommes, mais également chez les femmes. On relève souvent que les Africaines ont à tel point intériorisé le sentiment qu’elles n’ont pas grande valeur dans l’Eglise et dans la société, qu’elles deviennent complices de leur propre mise à l’écart »[xviii].

Ainsi l’Eglise a une chance de modifier ce qu’elles pensent et de leur donner la faculté de croire en elles-mêmes.

 Troisièmement, on attend du christianisme qu’il transforme les cultures qui discriminent, oppriment et excluent. Pour tous les Africains, la culture africaine est très importante ; l’Eglise doit donc trouver la bonne manière de prendre en compte la culture locale pour vivre le christianisme de manière authentique[xix].

La culture africaine n’est pas statique. Elle peut changer au fil des générations. Oduyoye remarque :

« Le christianisme propose une manière de vivre ; c’est une culture en soi, alors même qu’elle évolue en fonction des manières de vivre existantes. Il s’oppose, s’adapte, adopte et transforme, même quand les cultures d’accueil s’opposent à lui, l’adoptent, le défient et le transforment »[xx].

C’est pourquoi l’Eglise doit habiliter les femmes à discerner et à refuser les cultures qui les discriminent, quel que soit le groupe ethnique ou la tribu. Jésus a changé la société dans laquelle il vivait, non par la violence, mais par l’enseignement. L’Eglise se doit de parler de l’égalité des genres et de la dignité de chaque personne en Jésus-Christ [xxi].

Finalement, il faut, dans l’ensemble, un changement et une transformation de la culture pour les femmes de Tanzanie et d’Afrique. Oduyoye suggère que :

« L’approche des Ecritures par les Africaines et l’explication qu’elles en donnent au niveau culturel prend très au sérieux la problématique de la continuité et du changement. La profonde douleur de l’exclusion et de la victimisation est placée devant le fil à plomb de la bonne nouvelle de Jésus-Christ, qui commence par l’invitation à changer ; invitation qui placera les êtres sur la même échelle de valeurs dans la grande économie de Dieu »[xxii].

Ce dont j’ai fait l’expérience dans le cadre de mon travail avec les femmes est qu’elles doivent changer d’état d’esprit. Dans les séminaires et les ateliers que je dirige, je partage souvent avec les participantes ma conviction qu’elles devraient reconnaître qu’elles sont des créatures faites à l’image de Dieu : elles sont fortes, belles, et leur contribution est importante pour elles-mêmes et pour la société en général. Les femmes ont suffisamment souffert du système patriarcal dans leur culture. Il est grand temps que l’Eglise et les autres organisations reconnaissent ce qu’elles apportent, ce dont elles sont capables et favorisent leur „empowerment“. Je crois que tous les chrétiens, hommes et femmes, devraient collaborer pour réaliser cela.

 

Réponse par Verena Naegeli

J’ai lu l’article de Mary avec un grand intérêt. Il m’a permis d’en apprendre plus sur la situation des femmes en Tanzanie, et de la comparer aussi avec celle des femmes en Suisse. Je constate ainsi des parallèles, par exemple en ce qui concerne le double rôle qu’a joué et que joue encore l’Eglise. D’une part elle a toujours été un lieu de „empowerment“ où les femmes pouvaient se ressourcer pour faire face à leurs défis quotidiens et s’organiser ensemble dans leurs engagements divers. D’autre part, Mary constate que « dans l’Eglise, on a été plus théorique que pratique » ; cela est vrai aussi pour mon contexte. Notamment en ce qui concerne l’égalité des droits des femmes et des hommes, mon Eglise réformée a plutôt suivi l’évolution de la société en général. Elle n’a pas appliqué d’elle-même ce que Mary souligne avec beaucoup de vigueur : « Que chaque être humain a été créé par Dieu à son image et devrait donc avoir les mêmes droits et libertés. »

Ensuite je constate aussi une différence : l’impact de l’Eglise dans la société d’aujourd’hui. Mary souligne quelle importance peut avoir un engagement de l’Eglise pour le „empowerment“ des femmes en Tanzanie, car elle touche une large population de base, elle gère des écoles, elle peut changer des choses. Ce n’est plus le cas dans mon propre contexte. L’Eglise a perdu beaucoup de son influence sur la société – ce qui ne devrait pourtant pas l’empêcher d’y jouer un rôle prophétique.

L’article de Mary a aussi éveillé ma curiosité. Quel a pu être son propre parcours ? Dans son CV, je lis qu’elle est mère de sept enfants, veuve, pasteure consacrée, et enseignante à la Faculté de théologie. Comment a-t-elle pu faire ce cheminement ? Quels ont été les obstacles qu’elle a dû surmonter, et d’où venait son „empowerment“ ?

Dans mon contexte, il existe un courant philosophique féministe[xxiii] qui parle de l’importance d’avoir des “mères symboliques”, des „femmes précurseures“ auxquelles d’autres femmes peuvent se référer et qui leur donnent une généalogie positive, en matière de dignité, de liberté et de capacité de se lancer dans de nouvelles voies. De telles „mères symboliques“ qui ont eu le courage « de changer de mentalité », comme le dit Mary, se trouvent dans la Bible ; elles se trouvent aussi dans chaque culture, elles sont parmi nous. Comme Mary. D’en apprendre plus nous permet de ne pas seulement parler de la situation des femmes en général, mais de relever des exemples encourageants – ce qui peut

 

Notes

[i] Note des éditeures : Le terme anglais „empowerment“ est difficile à traduire, car il a plusieurs significations possibles : donner du pouvoir, habiliter à, responsabiliser, donner la possibilité de, donner de l’encouragement, rendre autonome… C’est pourquoi nous avons conservé dans cette traduction française le terme original anglais.

[ii] Pobee, John, „Letter from the Editor.“ Ministerial Formation, No. 62, 1993 : 1.

[iii] Batchelor, Peter, People in Rural Development. Carliste, Cumbiria UK, The Pantermoster Press 1993 : 36.

[iv] Bachelet, Michelle, Keynote Address at the 5th Global Colloquium of University Presidents at the University of Pennsylvania. Occasion of UN Celebration of the Birth of Powerful New Agency for Women and Girls 2011 : 2.

[v] Webster’s Dictionary, 2003.

[vi] http://www.un.org/popin/ report 1995 (09/06/2015)

[vii] Ezekwesili, Obiageli. An Address at the Conference on the Impact of the Global Economic Crisis on Women in Africa. Washington, 2009. Retrieved from http\\african.worldbank.org pg 2.

[viii] Ezumah, N. N., Women in agriculture: Neglect of women’s role, Journal of the Institute of African Studies 3,1988 : 9-15.

[ix] Trauger, Amy (2004). ‘Because they can do the work’: Women farmers in Sustainable agriculture in Pennsylvania, USA. Gender, Place and Culture, vol. 11, No. 2, June 2004 : 23-36.

[x] James, V. U., & James, M. M. The current and future directions for African women farmers. In V. U. James (Ed.), Women and sustainable development in Africa. Connecticut, Praeger Publishers 1995 : 75-90.

[xi] MTC (Moravian Church of Tanzania) statictics, a pilot project, 2013.

[xii] Oduyoye, Mercy Amba. (2000) Hearing and Knowing: Theological Reflections of Christianity in Africa. Nairobi, Action Publishers 2000 : 123.

[xiii] Batchelor, Peter, People in Rural Development. Carliste, Cumbiria UK, The Pantermoster Press 1993 : 26.

[xiv] Ani Casimir, Matthew C. Chukwuelobe, Redefining the Concept of Women Empowerment: The Vision and Quest for Equality and Partnership in the Post 2015 Development Era. Special Gender and Development Publication, New York, United Women (UNIFEM) 2013 : 6.

[xv] Ibid. : 34

[xvi] Scorsone, Suzanne, The 42nd Session of the UN Commission on the Status of Women. L’Osservatore Romano, Weekly Edition in English, v31, n17, 1998 . Retrieved from http://www.cco.caltech.ed\~nmcenter

[xvii] Kategile, Mary L., The Ordination of Women in The Moravian Church in Tanzania. Master’s Thesis, Moravian Theological Seminary. Bethlehem, PA. USA 2008 : 73.

[xviii] Oduyoye, Mercy Amba, Introducing African Women’s Theology: Introductions in Feminist Theology. Cleveland, Ohio: The Pilgrim Press 2001 : 125.

[xix] Kategile, Mary, L., The Ordination of Women in The Moravian Church in Tanzania. Master’s Thesis, Moravian Theological Seminary. Bethlehem, PA. USA 2008 : 73.

[xx] Oduyoye, Mercy Amba, Introducing African Women’s Theology: Introductions in Feminist Theology, Cleveland, Ohio: The Pilgrim Press 2001 : 126.

[xxi] Kategile, Mary, L., The Ordination of Women in The Moravian Church in Tanzania. Master’s Thesis, Moravian Theological Seminary. Bethlehem, PA. USA 2008 : 66.

[xxii] Oduyoye, Mercy Amba, Introducing African Women’s Theology: Introductions in Feminist Theology. Cleveland, Ohio, The Pilgrim Press 2001 : 128.

[xxiii] Le groupe „Diotima“ (Milan) ; voir aussi : Luisa Muraro, L’ordine simbolico della madre, Rome 1991.

(Traduction de l’Anglais: Madiana Roy)

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