Elizabeth Vengeyi

Une lecture de Jean 4,1-30 au Zimbabwe postcolonial

Résumé
Cet essai est une interprétation de Jean 4 : « Jésus et la Samaritaine ». Il commence par un résumé de la relation entre les Juifs et les Samaritains. Il montre ensuite que Jésus et les Juifs peuvent être perçus comme les représentants d’une „appartenance supérieure“ pouvant être assimilée à des colonisateurs. De la même manière, „l’appartenance inférieure“ représentée par la Samaritaine pourrait être assimilée aux colonisés. L’auteure parle des frontières qui existaient entre les habitants de la Judée et ceux de la Samarie. Elle fait valoir que Jésus comme Juif, en rupture avec la tradition interdisant toute interaction des uns avec les autres, a engagé le dialogue avec cette femme. Elle souligne, en prenant la réalité du Zimbabwe comme exemple, que le même processus devrait avoir lieu dans les contextes postcoloniaux où la personne qui est perçue comme dominante et celle qui est considérée comme dominée devraient entamer un dialogue bénéfique à toutes les deux. L’argument de base consiste à dire qu’il est nécessaire de cesser de percevoir l’un comme supérieur et l’autre comme inférieur, de telle manière que les peuples puissent travailler ensemble en paix.

Abstract
This text discusses the reading of John 4,4ss. : Jesus and the Woman of Samaria. It starts by giving a summary of the relationship between Jews and Samaritans in biblical times. It shows then that Jesus and the Jews can be seen as representing the “perceived superior” who could be equated to the colonizers. In the same way, the “perceived inferior”, represented by the Samaritan woman, could be equated to the colonized. The author speaks about the barriers that existed between Jews and Samaritans and she proceeds by argueing that Jesus as a Jew initiated a dialogue with the Samaritan woman, hence breaking the tradition of not interacting with each other. The author points out – taking the Zimbabwean reality as an example – that the same process should take place in actual (post-)colonial contexts where the perceived superior and the perceived inferior should initiate dialogues that are of mutual benefit. The basic argument of the essay is that there is need to cease considering one another as superior and inferior so that people work together peacefully.

 

Introduction

Le dialogue entre deux ou plusieurs parties a toujours existé, que ce soit au niveau familial, communautaire ou national. Le dictionnaire d’Oxford définit ce terme comme « une conversation entre deux ou plusieurs personnes, orientée en particulier vers l’examen d’un sujet spécifique ». Jean 4,1-30 est un récit biblique mettant en scène Jésus dialoguant avec une Samaritaine. Il montre comment Jésus franchit trois frontières majeures ayant trait au caractère socio-ethnique, au genre et aux barrières morales. Cet essai met en évidence la façon dont on peut lire Jean 4,1-30 dans le contexte du Zimbabwe. Pour atteindre cet objectif, il commence par analyser le statut des Samaritains en général. Il va développer une approche comparative entre le texte biblique et les relations existantes entre le Zimbabwe et d’autres nations étrangères. Toujours dans cet article, Jésus est allégoriquement[1] perçu comme le supérieur, le colonisateur, et la Samaritaine représente l’inférieure, la colonisée.[2] Adèle Reinhartz estime que Jésus peut être étiqueté comme le colonisateur en ce sens qu’il devient « un missionnaire dans sa rencontre avec la Samaritaine, de sorte que sa mission pourrait servir de base idéologique pour justifier le colonialisme à travers l’histoire »[3]. J’en déduis qu’entre le colonisé et le colonisateur, il est nécessaire de créer une relation favorisant l’interdépendance plutôt que la division, la tolérance mutuelle plutôt que l’isolement.

L’arrière-plan historique des Samaritains

Vers 720 av. J.-C., le Royaume du Nord – la Samarie – fut conquis par les Assyriens qui déportèrent les Israélites. Le pays fut alors repeuplé par des étrangers, des Babyloniens par exemple, qui pourtant préservèrent la religion des habitants antérieurs, car quelques Juifs de ce Royaume du Nord avaient été laissés sur place[4]. Il y eut donc des mariages entre Juifs et étrangers nouvellement arrivés, avec pour conséquence que certains Juifs en perdirent leur pureté raciale, commettant ainsi un grave péché.

En raison de cela, ils perdirent leur droit d’être appelés Juifs. Et c’est ainsi que prit naissance ce ressentiment entre les Samaritains et les Juifs, à cause des mariages mixtes entre Samaritains et étrangers[5] : les Samaritains devinrent « un groupe racial mixte, partiellement d’origine juive, mais partiellement aussi d’ascendance païenne, dédaigné à la fois par les Juifs et par les non-Juifs » (voir Luc 10,33, Jean 8,48, et aussi 2 Rois 17,24-31 qui décrit comment le roi d’Assyrie fit venir des peuples étrangers pour les installer en Samarie)[6]. Cela a conduit à voir les Samaritains comme appartenant à une communauté de „seconde classe“, à éviter pour des raisons morales. Au cours des siècles, de nombreux incidents entretinrent la tension entre eux comme par exemple la souillure du temple de Jérusalem[7].

Dans une large mesure les Samaritains embrassèrent la culture non-juive en raison des mariages avec les colonisateurs étrangers, qui avaient apporté avec eux des dieux étrangers et païens. Ils furent donc perçus comme des apostats religieux, dénaturant la pureté du culte d’Israël en adorant des dieux païens et en pratiquant l’idolâtrie (voir 2 Rois 17,24-41)[8]. En la circonstance les Samaritains adoptèrent leur propre version du Pentateuque, eurent leur propre temple sur le mont Garizim (Jean 4,20) et leur propre compte rendu de l’histoire israélite[9].

Jésus et la femme samaritaine

Jésus, un Juif, avait conscience qu’il allait rencontrer une femme samaritaine, même s’il n’était pas censé le faire. Voici quelques-unes des barrières qui séparaient ces deux communautés.

La barrière socio-ethnique

Comme cela a été mentionné auparavant, les Juifs et les Samaritains ne s’entendaient pas, et c’est à juste titre que la Samaritaine le rappelle à Jésus : « Les Juifs, en effet, n’ont pas de relations avec les Samaritains » (Jean 4,9)[10]. Ce conflit ethnique était profondément enraciné dans l’histoire. Ces rivalités affectaient la manière dont les Juifs percevaient les Samaritains. En dépit de la possible reconnaissance par les sages juifs de la fidélité samaritaine dans sa propre interprétation de la Torah, un certain nombre de textes juifs présentent les Samaritains comme des pécheurs ; c’est ainsi que Samarie fut fondée par ceux qui rejetèrent l’appel de Jérémie à la repentance. Plus tard, les rabbins rejetèrent la plupart des témoignages des Samaritains[11]. Ainsi les Samaritains étaient socialement isolés des autres Juifs en raison de leur histoire et des mariages avec des étrangers.

Cependant, dans ce récit, nous voyons Jésus prendre l’initiative de briser cette barrière socio-ethnique entre Juifs et Samaritains. Il engage la conversation, et la femme est surprise qu’un Juif puisse lui parler[12]. Pourtant, même si Jésus entame le dialogue, Lim constate qu’en particulier dans la conversation, quand il s’agit de son identité, c’est lui qui reste passif et non pas la femme[13]. Au v. 9, elle dit : « „Comment ? Toi qui es Juif, tu me demandes à boire, à moi qui suis une femme samaritaine ?“ – Les Juifs, en effet, n’ont pas de relations avec les Samaritains ».

Cela montre clairement que la femme, quoique représentante tant d’une catégorie inférieure que des Samaritains colonisés, était capable d’identifier Jésus comme un Juif. Celui-ci confirme la chose en disant : « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs ». Ainsi, ceux qui prétendent que la Samaritaine, représentante des colonisés, adopte une attitude passive durant la conversation avec Jésus cherchent à minimiser la position importante de cette femme comme „agente créatrice“[14] de l’Evangile.

La barrière morale

Généralement, les femmes avaient la responsabilité d’aller puiser l’eau des puits et de l’apporter à la maison. Elles le faisaient habituellement en petits groupes et non pas seules. Dans ce récit, on nous dit que la Samaritaine y est allée seule[15]. Etait-elle socialement isolée des autres femmes en raison du mode de vie qu’elle menait ? Son comportement – elle avait contracté plus de cinq mariages – a-t-il contribué à son isolement ? Elle a en effet eu cinq maris qui se sont séparés d’elle, et elle vivait avec un homme sans être mariée (Jean 4,17-18). Au sujet de son infidélité, Lim estime que :

« La femme samaritaine est une représentante des Samaritains ayant expérimenté successivement les colonisations assyriennes, puis romaines. Il existe un parallèle entre la vie personnelle de la femme et l’histoire nationale de la Samarie. Les cinq maris, en l’occurrence, sont mis en parallèle avec les cinq nations qui ont colonisé la Samarie, et „l’homme que tu as maintenant“ (v. 18) fait référence au colonialisme romain. A cet égard, la déclaration de la Samaritaine – „Je n’ai pas de mari“ – peut signifier que les Samaritains ne sont pas considérés comme une nation sous domination romaine »[16].

Selon certaines lois juives, il n’était pas permis de se marier plus de trois fois. Cela implique une vie morale dissolue de la part de la Samaritaine, mais le texte ne le dit pas explicitement[17]. Les Samaritains pieux, tout comme beaucoup de Juifs pieux, auraient probablement désapprouvé dans tous les cas l’arrangement temporaire. Ainsi une personne comme elle n’aurait pas été la bienvenue parmi les autres femmes apportant leur soutien aux valeurs les plus strictes de la chasteté féminine[18]. Aussi, en raison de sa mauvaise conduite morale, personne, et encore moins les hommes, n’aurait eu le courage de lui adresser la parole. La Samaritaine était perçue comme une pécheresse qui ne méritait pas de dialoguer normalement avec d’autres personnes. Mais nous découvrons ici un Jésus qui brise les barrières morales en dialoguant avec une femme connue pour être une pécheresse.

Le préjugé du genre

Selon certains préceptes, les hommes juifs étaient censés éviter toute conversation superflue avec la gent féminine[19]. Preuve en est cette citation de l’attitude juive masculine envers les femmes :

« On ne doit pas parler avec une femme dans la rue, même pas avec sa propre femme, et certainement pas avec la femme de quelqu’un d’autre… »[20]19.

La femme samaritaine, « …par le fait de ses menstruations, était considérée comme étant perpétuellement en état d’impureté, et par conséquent comme étant source permanente d’impureté pour leur communauté. Dans l’Evangile de Jean, les dirigeants juifs perçoivent les Samaritains comme étant possédés par des démons… »[21].

Le fait que Jésus s’entretienne avec une femme, qui plus est une Samaritaine, était choquant. Surekha Nelavala fait valoir que la femme était victime d’un préjugé relatif au genre, „simplement parce qu’elle était une femme“[22]. Même les disciples de Jésus « furent étonnés de ce qu’il parlait avec une femme » (Jean 4,27).

Une contextualisation de Jean 4,1-30 : l’expérience du Zimbabwe

Le Zimbabwe, une nation colonisée

Le Zimbabwe, tout comme la Samarie fut envahie par les Assyriens, a été colonisé en 1890 par la Grande-Bretagne sous Cecil John Rhodes, avec l’appui des missionnaires chrétiens aux intérêts sociaux, économiques et politiques[23]. Les colonisateurs s’emparèrent de la plupart des meilleures terres du pays. En 1923 « plus de douze millions d’hectares des meilleures parcelles avaient été prises par les blancs »[24]. La majorité des autochtones était parqués dans des „réserves“, sur des terrains très improductifs. De 1896 à 1897, les Zimbabwéens colonisés tentèrent de se libérer de la colonisation britannique[25]. Ils échouèrent dans leur entreprise jusqu’à la Seconde Chimurenga („guerre de libération“) des années 1960, qui prit fin avec l’indépendance en 1980[26].

Le Zimbabwe de 1980 à 2014

Après la proclamation de l’indépendance en 1980, il y eut beaucoup de changements positifs dans presque tous les secteurs. Dès lors, le service de santé fut suffisant et les enfants allaient à l’école. Aux alentours de l’an 2000, les choses commencèrent à se détériorer. Le Zimbabwe décida de redistribuer les terres, car même après l’indépendance, la plupart des terrains fertiles étaient restées entre les mains de quelques blancs. Tabona Shoko calcule que 70°% des terres arables du pays était contrôlé par moins de 1°% de la population, soit à peine 4500 personnes, tous blancs[27]. Ceux-ci résistèrent à l’appel du gouvernement, et un certain nombre de Zimbabwéens qui avaient besoin de terres, saisirent „par la force“ leurs propriétés. Cette redistribution gouvernementale provoqua de la part de la communauté internationale, y compris la Grande-Bretagne, le boycottage du Zimbabwe pour toutes relations d’affaires et toute aide humanitaire. De même, dans Jean 4, nous apprenons que la Samarie fut isolée par les Juifs, les supérieurs, parce qu’ils avaient peur d’être souillés par les Samaritains, les inférieurs.

Les Samaritains étaient considérés comme des idolâtres, des adorateurs de dieux païens. Les Zimbabwéens colonisés ont fait la même expérience lorsque les missionnaires leur ont fait connaître le christianisme. La religion traditionnelle qu’ils pratiquaient fut perçue comme erronée. Elizabeth Schmidt décrit les différents rôles traditionnels joués par les femmes avant la colonisation. D’après elle, les femmes avaient un rôle important comme sages-femmes, visionnaires et guérisseuses, en raison de leur lien étroit avec la nature. Elles avaient la capacité d’entrer en contact avec les esprits, et c’est elles qui brassaient la bière qu’on offrait à ces esprits[28]. Avec l’avènement de la colonisation, « les institutions européennes, politiques et religieuses, ne reconnurent pas l’autorité exercée sous diverses formes par les femmes dans la société précoloniale Shona. Les anciennes façons d’obtenir un statut et une reconnaissance sociale ne fonctionnaient plus »[29].

E.B. Isowu a relevé plusieurs termes péjoratifs[30] utilisés par les missionnaires pour décrire la religion des Africains. L’un de ces termes est „indigène“. Le sens de ce mot a été déformé pour se référer à quelque chose de „malheureux“ et d’“arriéré“[31]. Dans son livre, Idowu raconte l’histoire d’une expérience faite par John S. Mbiti lors d’un séjour en Grande-Bretagne :

« Ma femme et moi passions une semaine de vacances dans une Quaker Guest House appelée „L’idole bleue“, quelque part dans le Sussex. Il y avait d’autres personnes séjournant en même temps que nous dans la maison. Un soir, après le repas, plusieurs d’entre nous se sont assis autour d’une table, pour jouer aux cartes. Quand ce fut mon tour de brasser les cartes, je l’ai fait à ma façon, de sorte qu’une femme britannique en fut toute admirative. Elle s’exclama „Oh, c’est magnifique comme vous le faites ! Est-ce que tous les indigènes le font de la même manière ?“ – „Indigène de quel endroit, Angleterre, Ecosse, ou Irlande ?“ lui demandais-je »[32].

D’après Idowu, pour la femme britannique, le terme „indigène“ était censé faire référence aux „peuples non-occidentaux du monde“. Cette femme se prévalait d’être elle-même plus compétente que Mbiti l’Africain. Telle fut invariablement la pratique des missionnaires et des anthropologues qui se sont toujours sentis différents des „autres“[33]. Les Samaritains étaient discriminés et considérés comme inférieurs à cause de leur race ou de leur appartenance ethnique. La même chose s’applique à cette histoire où un Africain est discriminé à cause de sa couleur.

Quand Lim prétend que « le colonisateur contraint les colonisés à l’imiter en tout, mais sans se dévoiler lui-même – ou elle-même – entièrement aux colonisés », son propos est étroitement lié à la question de la discrimination[34]. En d’autres termes, le colonisateur a hâte de voir le colonisé faire exactement ce qu’il ou elle fait. Pour appuyer cette idée, Elizabeth Schmidt dans son livre, Peasants, Traders, and Wives: Shona Women in the History of Zimbabwe, affirme que « les missionnaires sont venus en Rhodésie du Sud (l’actuel Zimbabwe) pour « sauver des âmes africaines »… Les Africains devaient porter des vêtements européens et … les épouses étaient éduquées pour rester à la maison et prendre soins de leurs enfants d’une manière européenne adaptée »[35].

Autrement dit, faire ce que les colonisateurs faisaient était considéré comme la norme. La même chose pourrait être dite concernant les relations entre les Juifs et les Samaritains. Les Juifs estimaient vivre la forme de vie standard et les Samaritains étaient censés les imiter en tout ce qui relevait de la religion. Lim note également que Jésus, étant Juif, était pour la Samaritaine – qui, elle, représentait les Samaritains – un missionnaire. Il en est ainsi généralement dans l’histoire des missions chrétiennes, les chrétiens autochtones, en tant que colonisés, sont contraints d’imiter les missionnaires, en tant que colonisateurs[36].

« Ce que je désire »

Dans le récit de Jésus et la Samaritaine, nous constatons que le Juif Jésus ne traite pas la femme d’“inférieure“, même si les Juifs la considéraient comme telle. Il n’a pas vu en elle une „femme de mauvaise vie“ quand elle s’est approchée du puits, mais il a saisi l’occasion de répandre à travers elle l’Evangile auprès des Samaritains.

Je désire premièrement une société exempte de discrimination et d’utilisation de termes péjoratifs – une société qui considère l’autre comme important et unique, quel que soit le lieu d’où il ou elle vient.

En commentant l’utilisation de termes péjoratifs, Idowu insiste pour dire que l’usage dépréciatif d’un mot correct comme „indigène“ doit cesser. Ceux qui abusent de ce mot – ou d’autres termes semblables – « doivent apprendre à apprécier le fait qu’eux-mêmes, comme tout le monde, sont nés d’une manière commune à l’humanité. Le lieu de naissance ou de domicile de quiconque ne doit pas devenir prétexte à un usage restrictif à leur égard d’un mot universel et d’un emploi courant »[37].

Deuxièmement, nous avons besoin les uns des autres, où que nous soyons installé-e-s ou situé-e-s. Jésus a dialogué avec une Samaritaine, qui était considérée comme inférieure à lui, dans le but de répandre l’Evangile auprès des Samaritains, même si elle pensait que « les Juifs n’avaient rien à faire avec les Samaritains ». Nous pourrions aussi supposer que « le colonisateur n’a rien à faire avec le colonisé », mais ce n’est pas exact : nous avons besoin les uns des autres pour atteindre nos objectifs, en tant que nations ou comme individus. Par exemple, au Zimbabwe, nous n’enregistrons pas pour l’instant de bons résultats économiques, même si nous avons de l’or, des diamants et d’autres richesses encore, des ressources que l’on ne trouve pas dans d’autres pays qui en auraient besoin. C’est pourquoi nous devons travailler ensemble pour améliorer nos économies et atteindre les objectifs fixés.

Nous devons aussi avoir plus de programmes d’échanges académiques entre les différentes nations. Par exemple Tsena Malalaka est un projet qui vise à inciter des théologiennes africaines et européennes à dialoguer sur des questions telles que l’interprétation biblique et leurs divers milieux contextuels. L’adhésion au projet est assez diversifiée, car elle est composée de femmes de Madagascar, de la République Démocratique du Congo, du Cameroun, du Togo, du Bénin, du Zimbabwe, de la Suisse, de la France, de l’Allemagne et d’autres pays. Ces femmes n’échangent pas seulement leurs idées d’une manière théorique, mais en pratique elles se rendent au besoin visite les unes aux autres. Ainsi le projet ne signifie pas seulement un échange d’idées sur les textes bibliques mais il favorise également les relations personnelles. Il est nécessaire d’avoir davantage de tels projets ou programmes d’échange entre des personnes de différentes nations, avec l’ambition d’apprendre les uns des autres.

Troisièmement, je souhaite la création de relations saines entre les nations, indépendamment de leur histoire commune. Musa Dube souligne que « la relation tendue entre les Juifs et les Samaritains illustre l’ampleur avec laquelle la domination impériale a touché et influencé les relations entre divers peuples dans le monde à travers les siècles »[38]. Il est grand temps que les nations s’unissent autour d’une cause commune, plutôt que de chercher à se dominer les unes les autres. Jean 4,21.23 nous fait découvrir, à travers ce dialogue entre Jésus et la Samaritaine, l’avènement d’une nouvelle forme d’adoration, non plus liée à des zones géographiques, comme le mont Garizim ou Jérusalem. Indépendamment de ce qui s’est passé dans l’histoire entre les nations, il importe de créer des relations saines et durables. Dans Jean 4, Jésus savait que les « Juifs n’avaient rien à faire avec les Samaritains », mais il engagea néanmoins la conversation avec la Samaritaine et brisa la barrière socio-ethnique qui existait depuis des siècles. Nous pouvons, nous aussi, briser ces „barrières historiques“ qui nous empêchent d’avoir un monde unifié vivant en paix.

Conclusion

Cet article prend en considération le fait que les Juifs et les Samaritains entretenaient une mauvaise relation, en raison de leur histoire commune. Les Samaritains étaient de race mêlée, et donc considérés comme inférieurs par les Juifs. Dans le contexte de l’Empire romain au sens large, Samaritains et Juifs étaient des peuples colonisés. Dans le récit de Jean 4, tant la Samaritaine que Jésus ont eu une conversation qui devint pour Jésus une bonne occasion de répandre la bonne nouvelle. Que la Samaritaine ait été active ou passive au cours de la conversation n’a pas d’importance pour cet article, car le but consiste à faire prendre conscience aux gens que l’on peut aussi esquisser des changements dans nos sociétés, en dépit de nos origines historiques. Il est nécessaire de prendre des initiatives afin de d’établir des relations durables.

 

Réponse par Tania Oldenhage

Elizabeth Vengeyi m’invite à lire le récit de Jésus et la Samaritaine comme une allégorie du Zimbabwe postcolonial. A la lumière de son essai, j’ai commencé à comprendre „Samarie“ comme une image de la nation colonisée du Zimbabwe. Je vois l’attitude condescendante de Jésus envers l’arrière-plan religieux de la Samaritaine comme un miroir de la manière condescendante des colonisateurs européens rejetant les pratiques religieuses de la société précoloniale Shona. Une troisième corrélation a retenu mon attention : au commencement du récit, la Samaritaine se demande pourquoi Jésus s’approche d’elle et dit : « Les Juifs n’ont rien à faire avec les Samaritains » (Jean 4,9). Bien que j’aie lu ces mots bien des fois auparavant, Elizabeth Vengeyi me permet de comprendre l’importance de ces mots quand je les lis en découvrant une société contemporaine zimbabwéenne privée « de toutes relations d’affaires et d’aide humanitaire » au cours des dernières années. Ainsi la parole biblique fait écho au climat politique actuel d’isolement selon lequel „les Occidentaux“ n’ont rien à faire avec „les Zimbabwéens“. De telles corrélations entre les textes bibliques et la situation prévalant au Zimbabwe constituent des outils importants pour attirer l’attention sur le contexte zimbabwéen et je remercie l’auteure pour sa clarté sur ce point.

Je souhaiterais également poser une question à propos d’un argument présenté dans l’essai. Jésus, selon Elizabeth Vengeyi, représente l’attitude coloniale des Juifs envers les Samaritains au premier siècle. L’auteure suggère que Jésus – contrairement à d’autres Juifs – est au moins prêt à parler avec une femme samaritaine en surmontant par conséquent la barrière ethnique et celle régissant les rapports homme-femme. J’éprouve des difficultés avec cet argument, en raison de mon origine allemande. Le judaïsme – selon ma tradition – a servi d’image négative pour une attitude bornée pleine de préjugés. Mon père n’était pas capable de prononcer le mot „Juif“ („Jude“ en allemand) sans un mouvement de recul. Il avait en effet, comme enfant sous le fascisme, trop souvent entendu ce terme utilisé de manière désobligeante. Je suis frappée à certains égards de voir que le terme „Juif“ dans mon contexte culturel porte en lui une problématique semblable à celle de la signification du terme „indigène“ dans le contexte zimbabwéen. J’aimerais demander à Elizabeth s’il lui serait possible de considérer l’attitude d’ouverture de Jésus envers la Samaritaine non pas en contraste avec „les Juifs“, mais comme une représentation d’une des tendances de la culture juive du premier siècle. Il devrait exister des preuves historiques pour étayer une telle lecture.

Notes

[1] Du point de vue historique, au temps de Jésus, tant les Samaritains que les Juifs étaient des peuples colonisés de l’Empire romain.

[2] Sung uk Lim, Speak My Name: Anti-Colonial Mimicry and the Samaritan Woman in John 4,1-42, Union Seminary: Quarterly Review 2010, p.2.

[3] Adele Reinhartz, “The Colonizer as Colonized” in Musa W. Dube and Jeffrey L. Stanley, éds. John and Post Colonization: Travel, Space and Power, Sheffield: Sheffield Academic Press, 2005, pp. 51-75.

[4] C. K. Barrett, The Gospel According to St John: An Introduction with Commentary and Notes on the Greek Text, Cambridge: University Press, 1978, p. 231

[5] William Barclay, The Gospel of John, Philadelphia, The Westminster Press, 1975, p. 149.

[6] F. Gaebelein, ed., The Expositor’s Bible Commentary, Vol 9, Michigan: Zondervan Publishing House, 1982, p. 54.

[7] Samuel Ngewa, “John” in the Africa Bible Commentary, éd. par Tokunboh Adeyemo, Nairobi: Zondervan, 2006, p. 1259.

[8] Frank A. Gaebelein, ed, The Expositor’s Bible Commentary, Vol 9, Michigan: Zondervan Publishing House, p. 54.

[9] Ibid.

[10] Textes bibliques: Traduction Segond 21

[11] Craig S. Keener: The Gospel of John: A Commentary Volume One, Massachusetts: Hendrickson Pub, 2003, p. 598.

[12] Rodney A. Whitacre, John, Leicester: Inter-Varsity Press, 1999, p. 101.

[13] Sung Uk Lim, Speak My Name: Anti-Colonial Mimicry and the Samaritan Woman in John 4:1-42, Union Seminary: Quarterly Review 2010, 13.

[14] Ibid.

[15] Craig S.Keener: The Gospel of John: A Commentary Volume One, Massachusetts: Hendrickson Pub, 2003, p. 591.

[16] Sung Uk Lim, (note 12), p. 14.

[17] Nelavala Surekha , Jesus Asks the Samaritan Woman for a Drink, Journal of Feminist Exegesis, 1/2007, p.6.

[18] Craig S. Keener, (note 15), p. 593.

[19] Ibid., p. 596.

[20] Bruce Milne, The Message of John, Leicester: Inter-Varsity Press, 1993, p. 83.

[21] Nelavala Surekha, (note 17), p.6.

[22] Ibid., p.9.

[23] Michael Lapsley, Neutrality or Co-option: Anglican Church and State from 1964 until the Independence of Zimbabwe, Gweru: Mambo Press, 1986, p. 9.

[24] D. E. Needham, E.K. Mashingaidze and N. Bhebe, From Iron Age to Independence: A History of Central Africa, London, Longman Press, 1984, p. 154.

[25] Leda Stott, Women and the Armed Struggle for Independence in Zimbabwe (1964-1979), Edinburgh University, Centre of African Studies, 1989, p. 8.

[26] David Lan, Guns and Rain: Guerillas and Spirit Mediums in Zimbabwe, London: James Curry Ltd, 1985, p.15.

[27] Tabona Shoko, My Bones Shall Rise Again: War Veterans, Spirits and Land Reform in Zimbabwe, Leiden, African Studies Centre, Working Paper 68, 2006, p.18

[28] Elizabeth Schmidt, Peasants, Traders, and Wives: Shona Women in the History of Zimbabwe, 1870-1939, Portsmouth, Heinemann Educational Books, Inc, 1992. p. 24-25.

[29] Ibid., p. 7.

[30] E. B Idowu, African Traditional Religion, London, SCM Press Ltd, 1973, pp. 108-136.

[31] Ibid., p. 108.

[32] Ibid..

[33] Ibid..

[34] Sung Uk Lim, (note13), p.9.

[35] Elizabeth Schmidt, (note 28), p.10.

[36] Sung Uk Lim (note 13), p.1.

[37] E.B. Idowu, (note 30), p. 115.

[38] Musa W. Dube: Reading for decolonisation, Semeia 75 (1996), p. 37-59.

(Traduction de l’Anglais: Michel Baumgartner)

 

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