Tania Oldenhage

En visitant une ville postcoloniale

Résumé
Cet essai est une réflexion post-Holocauste sur une semaine de voyage de l’auteure à Harare, au Zimbabwe. S’inspirant d’intuitions issues de la critique autobiographique, Oldenhage présente un compte rendu à la première personne, en vue de sensibiliser et d’articuler des questions plus vastes concernant l’implication possible des études postcoloniales et post-Holocauste. En mettant l’accent sur un certain nombre de rencontres et d’incidents spécifiques durant son voyage, l’auteure décrit comment ses souvenirs de l’Holocauste ont inévitablement structuré ses efforts pour comprendre le racisme contemporain et l’injustice économique à Harare. Elle souligne les similitudes et les différences entre les héritages du postcolonialisme et le souvenir de l’Holocauste en ouvrant ainsi de futurs domaines d’exploration.

Abstract
This essay is a post-Holocaust reflection on the author’s one-week trip to Harare, Zimbabwe. Following insights from the area of autobiographical criticism, Oldenhage uses a first-person account in order to raise and articulate larger questions concerning the possible imbrication of postcolonial and post-Holocaust studies. Focusing on a number of specific encounters and incidents during her trip, the author describes how Holocaust memories have inevitably shaped her efforts to comprehend contemporary racism and economic injustice in Harare. The author thereby highlights both similarities and differences between the legacies of postcolonialism and Holocaust remembrance, opening up future fields of exploration.

 

Un autre voyage

Je marche à travers les espaces commerçants de l’aéroport de Zurich. Je suis préoccupée. Pourquoi vais-je entreprendre ce voyage ? Un voyage d’une semaine à Harare, trop court, un vol trop long, trop coûteux, et peut-être même un peu risqué. « Je ne veux pas que tu ailles en Afrique ». Ma fille a répété cette phrase à plusieurs reprises au cours des dernières semaines, en particulier parce que de plus en plus de gens évoquaient la propagation du virus Ebola. Je lui ai montré la carte. Ici le Zimbabwe. Ebola est ailleurs. Hier ma mère m’a envoyé un courriel. Elle m’a juste suggéré de jeter un rapide coup d’œil sur le site de l’ambassade d’Allemagne à Harare, et de vérifier les informations de sécurité. Elle ne veut pas s’en mêler, mais je sais qu’elle est inquiète, elle aussi. De tous les lieux, pourquoi voudrais-tu aller au Zimbabwe ? En vérité j’ai aussi un peu peur. Je n’ai jamais été en Afrique. Mais quelque chose m’a poussée à planifier ce voyage. Et même si je ne peux pas le ressentir pour le moment, j’essaie de faire confiance à ce sentiment que j’ai eu. Je voulais vraiment faire ce voyage. Il était quelque chose que j’avais désiré. Ce n’était pas un désir romantique, me dis-je. Toucher la terre africaine ne m’avait jamais intéressé, pas plus que de voir la nature sauvage, ni même de sentir le soleil. Je voulais découvrir de mes propres yeux ce que signifie vivre dans une ville postcoloniale. Dans ma bibliothèque, dans ma valise aussi, les livres d’études bibliques postcoloniales qui ont capté mon attention durant ces cinq dernières années. Je les ai lus. Mais comment puis-je prétendre écrire sur des questions postcoloniales, alors que je n’ai jamais été dans un pays africain ?

En attendant mon vol en fin de soirée pour l’Afrique du Sud, je me remémore un autre voyage, il y a presque vingt ans. Je me souviens avoir été entraînée par un désir similaire. C’était au début de mon enseignement sur le génocide nazi, l’assassinat d’approximativement six millions de Juifs sous le régime allemand entre 1933 et 1945. À cette époque de ma vie, j’avais lu quantité de livres sur l’Holocauste et écouté de très nombreux témoignages de survivants. Mais j’avais besoin de constater de mes propres yeux. Je devais aller en Pologne et voir les lieux de dévastation, les efforts de recouvrement de la vie et de préservation de la mémoire. Je me souviens d’avoir marché à travers Varsovie au milieu des années 90, pour constater l’écart entre le quartier désolé de l’ancien ghetto juif et les rues animées d’une cité est-européenne de la fin du XXe siècle. Je me souviens des heures de marche sous un soleil brûlant, à visiter le site de l’ancien camp de la mort de Treblinka. Avoir été là, avoir vu de mes propres yeux ces lieux terribles m’a habilitée à écrire sur les questions du post-Holocauste. Vais-je faire maintenant un voyage similaire ? Mais comment puis-je comparer ces deux voyages ? En Pologne, je suis allée visiter des sites de destruction. Cette fois je rends visite à des amis.

La peur me quitte dès le moment de mon arrivée à Harare. Il n’y a rien qui puisse m’inquiéter. Quand je passe le contrôle des passeports, il y a un grand espace ouvert. J’éprouve quelques difficultés à remplir le formulaire d’immigration, réalisant que je n’ai pas l’adresse d’Elizabeth avec moi. Or j’ai besoin d’une adresse, me dit-on. Je vois mes ami-e-s de l’autre côté de la paroi vitrée. Elizabeth, Verena et Obvious me font signe en souriant. Un membre du personnel de l’aéroport me guide à travers l’immigration. Il remet le formulaire à Elizabeth qui note son adresse. Quelques minutes plus tard mes ami-e-s m’accueillent en Afrique, au Zimbabwe. Dès lors je me sens en sécurité. Alors qu’Obvious lance ma valise dans sa voiture, j’ai honte d’avoir dramatisé ce voyage. La peur de l’inconnu est une force puissante. Elle nourrit la xénophobie et l’étroitesse d’esprit. Je ne savais pas que j’y étais sujette, moi aussi.

Conduire à travers Harare

Le travail post-Holocauste que j’ai fait façonne tout ce que je rencontre à Harare. Je suis assise à l’arrière de la voiture, écoutant Obvious parler de la ville dans laquelle lui et Elizabeth vivent et travaillent. Obvious est un excellent conducteur. Il tourne le volant avec facilité afin d’éviter les innombrables nids-de-poule dans les rues, et en même temps il m’explique ce que je vois. Telle est mon introduction au Zimbabwe : assise à l’arrière de la voiture d’Obvious, écoutant en regardant par la fenêtre. Sa voix est ferme. Je n’ai jamais entendu personne parler d’une manière aussi claire et poignante du racisme. La première chose qu’il me montre à Harare est le quartier à haute densité de population où lui-même vivait il y a de nombreuses années. J’aperçois des centaines de jeunes gens vendant des marchandises le long des routes de terre animées. Je m’enquiers de l’émergence historique des expressions „haute“, „moyenne“, et „faible densité“. Tandis que je regarde et écoute, mon esprit fait ressurgir des noms et des images d’autres lieux dans d’autres parties du monde : les blocs au nord de Market Street à Philadelphie, au début des années 90 ; les tristes tours de Cleveland ; les différents secteurs dégradés dans les villes et les cités où j’ai vécu ; les photographies en noir et blanc du ghetto de Varsovie. Je suis frappée par l’inadéquation de ces associations. Mais comme Obvious m’explique l’histoire de la planification de la ville d’Harare, il m’est très difficile de ne pas penser à d’autres temps et d’autres lieux.

Obvious nous emmène ensuite dans d’autres parties de la ville. L’affaire d’à peine dix minutes et je vois s’étendre de longues clôtures, des murs et des portails masquant des maisons spacieuses dans le quartier à faible densité. Obvious conduit le long de larges avenues. Il nous fait remarquer les énormes portes d’entrée. Puis il désigne quelque chose d’autre : « Vous voyez aussi ces autres portes ? », demande-t-il en tournant la tête vers nous. « Les plus petites ? » – « Elles ont été construites pour les domestiques. Vous les trouvez encore partout. »

Quelques jours plus tard, je parle à Obvious de ma ville natale, une petite ville soignée du Sud de l’Allemagne. Or pas plus de 25 ans avant ma naissance, la population juive de cette ville a été déportée et tuée. Personne n’a jamais parlé de cela durant ma jeunesse. Le génocide avait été rendu invisible. Aucun bâtiment, aucune architecture, aucun mémorial ne trahissait le passé hideux de cette petite ville proprette. Il aura fallu 70 ans et quatre générations pour établir au moins quelques signes. Cette année, des citoyen-ne-s posent des pavés dorés dans les rues en face des maisons et des bâtiments où vivaient alors leurs voisins juifs. J’aime ces pierres, même si je ne les ai pas encore vues dans ma ville natale. Je les aime même si elles sont terriblement pittoresques, par rapport à ce qu’elles signifient.

Troublantes connexions

Obvious a écrit un article sur la guérison et la réconciliation au Zimbabwe[i]. Dans cet article, il affirme que la réconciliation sans actes de restitution est impossible. Le programme national de guérison lancé en 2009, affirme Obvious, aurait dû apprendre cela de la philosophie africaine de réconciliation. Obvious se réfère à sa propre culture Shona pour insister sur l’importance de s’en tenir à une conception claire de la justice dans la tentative de réconcilier les différentes races et ethnies au Zimbabwe. Une réconciliation nationale n’est possible que si les familles des victimes, dépossédées de leurs terres par la colonisation, reçoivent une compensation : « La relation entre les Africains et les colons a été brisée par l’expropriation, et une véritable réconciliation ne sera possible que par une restitution et une véritable tentative de remédier à cette ancienne injustice. Pour les Zimbabwéen-ne-s, aucune poursuite pénale ne peut être considérée comme réglée jusqu’à ce qu’il y ait un règlement qui implique le transfert d’un gage de compensation, qui à son tour symbolise une acceptation de culpabilité. C’est là le message le plus clair que les Eglises et les chefs traditionnels ont à considérer ». Selon Obvious, les Eglises ont joué un rôle essentiel en promouvant la nécessité d’une réconciliation, sans offrir cependant des conseils sur les questions de restitution. Au lieu de répéter sans fin l’impératif du pardon à cause des références bibliques (par exemple Matthieu 18:21-22), les dirigeants religieux doivent rappeler la notion d’une réparation nécessaire qui peut être trouvée dans la culture Shona aussi bien que dans la Bible. C’est au petit matin de mon quatrième jour au Zimbabwe que je lis l’article d’Obvious et mon cœur se met à battre plus vite. Je pense à ma chère professeure et amie, Laura Levit, qui durant ces dernières années a écrit sur le désir de justice après l’Holocauste, tout en sachant qu’aucune justice au sens juridique du terme n’a jamais été une option ou ne sera jamais obtenue en rapport avec cette perte inimaginable de vie. Je pense à une autre amie, Katharina von Kellenbach, qui a écrit sur la manière dont les notions chrétiennes de pardon, dans l’Allemagne d’après-guerre, ont bloqué les processus politiques de la prise en compte des crimes nazis. Je pense aux privilèges que j’ai eus moi-même de grandir, dans les années 70, dans la culture des responsables des crimes de guerre. C’est seulement avec du recul que je ressens l’étrangeté de la vie dans une ville post-Holocauste prospère et paisible, qui donne l’impression que rien de mal n’est jamais arrivé dans ses rues. C’est pourquoi j’aime les pavés qui sont posés en ce moment sur ses trottoirs et sur ceux de beaucoup d’autres villes allemandes, même s’ils ne font rien pour rectifier quoi que ce soit.

Obvious nous dit qu’il n’y a pas un-e seul-e étudiant-e zimbabwéen-ne blanc-he à l’Université où il enseigne. Il nous fait remarquer, dans un parc, une dame blanche qui ne nous adresse pas la parole, parce que Verena et moi nous traînons avec des noirs. Assise à l’arrière de la voiture d’Obvious, j’écoute et je me pose des questions. Si j’avais grandi comme une fille blanche en Rhodésie, comment verrais-je cette étrange cité ? Conduirais-je le long des rues sans apercevoir quoi que ce soit d’inhabituel ? Mon esprit serait-il façonné de manière à considérer comme normal le monde de la différence flagrante entre les quartiers de haute et de basse densité ? Mes parents m’auraient-ils envoyée dans les Universités blanches de Johannesburg où j’aurais été à l’abri des cours sur la race, sur les classes sociales et sur le genre ? Est-ce réellement la vérité ? Je veux croire qu’il y a plus d’une façon de voir cette ville du point de vue des Européens-Africains qui y ont habité avant 1980– l’année où le Zimbabwe obtint son indépendance.

Puis je me souviens combien je me sens mal à l’aise à la lecture de la littérature des Allemands qui ont vécu les années d’avant 1945. Je ne fais pas confiance à ces écrivains, même s’ils ont combattu le nazisme. J’ai trop souvent constaté la manière insidieuse des discours désobligeants sur le judaïsme, se faufilant à travers divers scénarios et arguments.

« Bible et Guérison »

Mon amie suisse Verena donne un cours sur « Bible et Guérison » dans quatre collèges différents. Durant ma semaine à Harare, nous en visitons trois. Verena nous guide à travers son sujet. Elizabeth est toujours avec nous, et s’assure que nous ayons à manger, que nous puissions aller aux toilettes, elle nous explique pourquoi l’atmosphère tout à coup devient pesante, pourquoi l’une de nos questions était peut-être un peu maladroite. La propre recherche d’Elizabeth porte sur le rôle ambigu de la Bible dans le Zimbabwe contemporain. Elle a examiné la façon dont la Bible est devenue la „source d’espoir dans une situation désespérée“, en particulier pour les femmes qui ont le plus souffert des crises économiques récentes et des explosions de violence[ii]. Elizabeth a aussi étudié la manière dont les politiciennes ont utilisé les références bibliques pour étayer leurs idéologies politiques. Avec amabilité et calmement, Elizabeth nous guide, Verena et moi, à travers toute une gamme de terrains théologiques différents. Dans chacun d’eux, on traite de textes bibliques en les reliant à différentes préoccupations sociales.

Au „United Theological College“, Verena et moi sommes invitées à un débat ouvert. La salle de conférence est une église. Elle est pleine d’étudiants. Nous commençons par une prière. Verena et moi sommes introduites. Je me lève, m’avance et commence à parler des limites de l’approche historico-critique du texte biblique, lorsque celui-ci est isolé du contexte contemporain. Je leur parle de mon travail de spécialiste du Nouveau Testament, et des deux livres que j’ai écrits pour examiner le rôle des textes bibliques dans la formation de la mémoire de l’Holocauste.[iii] J’affirme avoir appris des chercheur-e-s africain-e-s qui ont positionné l’interprétation biblique carrément dans leurs contextes contemporains. Je parle avec enthousiasme. Mais je ne suis pas du tout sûre d’être en contact avec qui que ce soit. Les étudiantes et étudiants me regardent avec admiration, de bonne grâce, non pas à cause de mon discours, mais par l’ensemble de la mise en scène de ce débat ouvert. Je suis ici avec ma peau blanche d’Européenne, avec mon sac à dos usé, avec ma robe qui trahit le fait que je n’avais aucune idée de ce que je devais porter en Afrique, avec mon accent américain qui révèle le temps que j’ai passé aux Etats-Unis. « Vous savez, c’est son premier séjour en Afrique », explique Verena. Les étudiants applaudissent et sourient. Je souris aussi. C’est là le seul contact que je suis capable d’établir.

Mais il y a plus encore. Au „Domboshawa Theological College“, je ne donne pas de conférence. Au lieu de cela je suis assise parmi les autres, étudiant-e-s et collègues. C’est presque la fin de mon voyage et je reste là avec mon désir de trouver un moyen de me relier, malgré toutes les différences, à ces jeunes chercheur-e-s et pasteur-e-s. Et pour quelques heures nous débattons les uns avec les autres de l’urgence de trouver des textes bibliques ayant un impact sur nos vies personnelles et communautaires. Le sujet traité par Verena offre un large espace à nos différentes préoccupations. Les gens de l’Université nous parlent avec humour et convivialité. Contrairement à bon nombre de mes collègues chez moi, ils n’ont pas à faire un effort pour que la Bible s’adresse aux contextes socio-politiques. Les récits de guérison du Nouveau Testament que nous examinons semblent destinés directement à la société zimbabwéenne. Dans le même temps, il y a de l’espace pour argumenter sur les ambiguïtés et les questions en suspens. « Qu’est-ce qui se passe quand la guérison ne vient pas ? », demande Verena. Nous parlons de l’attrait de la guérison instantanée prêchée par les prophètes pentecôtistes à Harare ; en effet, l’un d’entre eux doit rassembler le soir même une foule de plusieurs milliers de personnes pour une nuit complète de prière. Nous parlons de notre propre désir de guérison, de son urgence dans nos contextes de vie respectifs, et de la difficulté d’être ministre, mais incapable d’offrir une guérison, soit instantanée, soit progressive.

Nous parlons aussi du livre de Job. Une étudiante soulève le sujet. Si seulement vous attendez avec patience, Dieu apportera la guérison dans votre vie, tout comme il a rendu à Job la santé, la prospérité et une nouvelle famille. Mais comment une nouvelle famille pourrait-elle jamais compenser la perte des enfants de Job ? Cette question troublante traverse abondamment la littérature post-Holocauste que j’ai lue et elle est aussi profondément ancrée dans mon esprit. En même temps, je commence à comprendre le besoin de la perspective d’une sorte de restitution pour les personnes qui, aujourd’hui, sont traumatisées par quelque chose de perdu et dont l’avenir est sombre.

Ce que j’emporte avec moi

La session prend fin et nous nous rassemblons en face de l’entrée de l’université pour faire des photos. Quand je suis arrivée, j’étais d’abord inquiète à propos des prises de photos, parce que j’avais en fait consulté le site de l’ambassade d’Allemagne à Harare, qui déconseille vivement la prise de photos en public. Cependant Obvious m’a dit de ne pas m’inquiéter à ce sujet. Prendre des photos est une partie importante de ce voyage. Lors de nos différentes excursions, des gens nous ont demandé, à Verena et à moi, s’ils pouvaient prendre des photos avec nous. Elizabeth et Obvious nous assurent que ces demandes sont parfaitement amicales. Quand j’étais en Pologne, il y a vingt ans, mon ami m’a prise en photo devant le mémorial du ghetto de Varsovie, devant le mémorial d’Auschwitz-Birkenau, devant le champ de pierres de Treblinka. Au retour, nous avons réalisé qu’il y avait eu un problème avec le film. C’était encore l’ère du pré-numérique. Les images étaient toutes noires. Je me souviens avoir été extrêmement déçue, – et en même temps soulagée.

Les photos que nous avons faites à Harare sont belles. J’aspirais à aller en Afrique non pas pour des raisons romantiques. Mais à la fin de mon voyage, je suis submergée par la beauté : l’air, la lumière, le soleil, l’étendue des espaces, les voix d’Elizabeth et d’Anesu, le fils d’Elizabeth et d’Obvious. Il sera difficile de retrouver le brouillard, le froid et le bruit de Zurich. Lors de notre dernier soir, c’est avec humilité que j’écoute Obvious et Elizabeth. « Merci d’être venue, disent-ils. Merci beaucoup d’être venue, malgré l’image négative de notre pays. » Ils me donnent deux trois choses que je pourrai ramener à la maison pour ma famille. Il y a l’image d’un zèbre qui sera accrochée au mur de notre salon. Je n’ai passé qu’une semaine au Zimbabwe. Mais je sais que cela va changer la façon dont je fais mon travail. Michael Rothberg écrit à propos de la légitimité de la mémoire multidirectionnelle.[iv] Il fait valoir qu’il est important d’établir un lien entre le travail postcolonial et le travail post-Holocauste, en dépit des divergences au point de vue de l’histoire, de l’époque et de l’héritage. J’ai appris à résister à la tentation de jouer l’un contre l’autre. J’ai des livres qui m’ont encouragée à faire une connexion entre les études bibliques postcoloniales et post-Holocauste. Mais j’avais besoin d’établir un lien plus fort que ce qui est imprimé. Je devais établir un lien de mes propres yeux. J’avais besoin que l’on me montre, que l’on me parle et que l’on me conduise à travers les rues d’une ville postcoloniale. Je suis très reconnaissante à mes amis de m’avoir emmenée sur ce chemin.

Réponse par Josée Ngalula

Ces dernières années, on insiste beaucoup sur l’aspect contextuel de la théologie : la théologie „neutre“ n’existe pas, car toute personne qui „théologise“ est toujours marquée par son environnement et son histoire. Merci à toi, Tania, de l’avoir dit avec tant de force, sous une forme narrative. Tu es entrée en relation avec l’Afrique postcoloniale en étant très lucide sur le fait que tu es profondément enracinée dans la conscience occidentale relative à l’Holocauste : cela façonne ton regard de théologienne.

Au lieu de te contenter des livres sur l’Afrique, tu as choisi le risque et la richesse de la rencontre interculturelle. Ton récit dévoile une autre manière de faire la théologie aujourd’hui, manière qui est si chère à Tsena Malalaka : se laisser façonner par les rencontres interculturelles les plus banales, écouter le point de vue des autres, et en faire un lieu de dialogue très enrichissant avec sa propre ex

Notes

[i] Obvious Vengeyi, „Forward (N) ever! Backward march! Towards an Afro-centric Biblical philosophy of reconciliation in Zimbabwe.“ PULA: Botswana Journal of African Studies Vol. 27, No. 1, 2013. Issue # 48

Dans sa thèse (Aluta Continua Biblical Hermeneutics for Liberation, University of Bamberg Press 2013) Vengeyi s’exprime à propos de textes bibliques sur l’esclavage à la lumière de la situation des travailleurs domestiques dans le Zimbabwe postcolonial.

[ii] Elizabeth Vengeyi, „The Bible as a source of strength among Zimbabwean women during socio-economic and political crises.“ In Masiiwa Ragies Gunda and Joachim Kügler (eds.) The Bible and Politics in Africa. University of Bamberg Press, 2012, p. 374.

[iii] Tania Oldenhage, Parables for Our Time: Rereading New Testament Scholarship after the Holocaust. New York: Oxford University Press, 2002. Tania Oldenhage, Neutestamentliche Passionsgeschichten nach der Shoah. Exegese als Teil der Erinnerungskultur. Stuttgart: Kohlhammer Verlag, 2014.

[iv] Rothberg, Michael, Multidirectional Memory: Remembering the Holocaust in the Age of Decolonization. Stanford, Calif., Stanford University Press, 2009.

(Traduction de l’Anglais: Michel Baumgartner)

 

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