Evelyne Zinsstag

Out of Africa / out of Eden :
à la recherche d’une « maison » terrestre et dans la foi

Abstract
Remembering my childhood in Gambia and the Ivory Coast, I explore what the Bible says about exile and „home“ and what impact these experiences have had on my personal belief. What does „home“ mean, when almost everybody I knew has left my place of upbringing? (How) can I feel at home in a new place without forgetting the former one? What is the „home“ that I am longing for?

Résumé
Me rappelant mon enfance en Gambie et en Côte d’Ivoire, j’explore ce que dit la Bible sur l’exil et sur l’« être à la maison », et l’impact que cette expérience a eu sur ma foi personnelle. Que signifie « être chez soi » si presque toutes les personnes que je connaissais ont quitté l’endroit de mon enfance ? (Comment) puis-je me sentir « à la maison » dans un nouvel endroit, sans oublier l’autre ? Quel est l’endroit où je désire être « chez moi » ?

 

« –– Je serais content de mourir en Afrique.
« –– Tiens, pourquoi ?
« –– Parce que c’est ici que l’homme a commencé.
Le berceau de l’humanité est au Nyassaland. C’est
à peu près prouvé.
« –– Drôle de raison.
« –– On meurt mieux chez soi.
« Encore un, pensai-je, qui essaye de se trouver un
chez-soi sur la terre. (…) »[1]

 

Alors que j’écris ce texte, la maladie d’une personne proche touche à sa fin. Dans cette situation entre la douleur de la séparation et l’espoir qu’il pourrait encore y avoir une guérison miraculeuse, qu’il pourrait quand même encore rester ici, il semble absurde d’écrire sur quelque chose d’aussi futile que d‘ « être à la maison ». Mais je me rends compte que cet événement me donne des impulsions décisives pour rassembler mes pensées. Je dédie donc cet essai à Christoph Staub, le frère de Mats, avec qui j’aurais aimé passer beaucoup plus de temps ici « sur Terre ».

Out of Africa

Que signifie « être chez soi » ? Cette question exprime le thème fondamental de mon étude de la foi chrétienne. Comme un kaléidoscope, elle révèle une variété d’aspects qui m’occupent depuis longtemps – et pour lesquels je trouve lentement des mots, tandis qu’approche la fin de mes études de théologie.

J’ai passé les neuf premières années de ma vie en Afrique de l’Ouest : Peu de temps après ma naissance en 1989, mes parents s’installèrent en Gambie où nous vécûmes quatre ans sur un campus de recherche en parasitologie. En 1994, nous déménageâmes en Côte d’Ivoire où mon père dirigea le CSRS (Centre Suisse de Recherche Scientifique) près d’Abidjan, pendant les quatre années suivantes. Mes sœurs et moi fréquentions la petite école française d’Adiopodoumé sur le terrain du centre international de recherche voisin. A part quelques exceptions, nos camarades d’école venaient tous de France. Ainsi, nous étions doublement étrangères : des blanches dans un pays africain, et des suissesses au milieu de français.

Nous les filles n’en étions pas beaucoup dérangées. Les choses s’ordonnaient ainsi : Arouna était le cuisinier, Juliette notre nounou bien-aimée, il y avait des femmes de ménage et des gardes, il y avait Patrice, le surveillant du club avec piscine et court de tennis, Daouda qui nous donnait des leçons de tennis, Thierry et Isabelle, le couple d’enseignants français, Virginie, l’enseignante stricte d’école maternelle, et nos amis Nicolas, Théo, Johann, Manoa, Josépha, Milène, Benjamin, Coralie, Jeanne, Marin, Michael, Tamara, Sabrina… Tout était à sa place.

Chaque année, nous passions également beaucoup de temps en Suisse. Pendant ces visites, nous logions toujours soit chez les parents de ma mère à Berne ou chez ceux de mon père en Valais, la partie alpine de la Suisse. Nous connaissions les autobus bernois, le supermarché Migros du quartier et la vieille ville bâtie entièrement en grès ; les cars postaux valaisans, les forêts de sapins et la neige ; la grande maison de nos grands-parents bernois avec le chat et tous les jeux, et la maison de nos grands-parents valaisans avec ses odeurs, le jardin, le chien, les chèvres et l’étang ; nos tantes, oncles, cousins et cousines. Voilà la Suisse comme nous la connaissions.

La carte du monde intérieure

Lorsque nous déménageâmes en Suisse en 1998, Bâle était une nouvelle ville pour nous. Âgée de neuf ans, je me considérais comme française et je voulais être comme les camarades d’école que j’avais dû abandonner en Côte d’Ivoire. La scolarisation et l’adaptation au nouveau quartier furent un moment décisif pour moi. Nous, les filles, parlions un mélange des dialectes alémaniques bâlois et bernois que nous avions appris de nos parents, et nous continuions de parler en français entre nous pendant un certain temps. Rapidement cependant je compris l’importance du dialecte approprié pour l’intégration parmi mes nouveaux camarades d’école, lesquels s’intéressaient fort peu d’intérêt à mes fréquentes explications qu’ « en Afrique c’était comme ceci ou comme cela ». J’avais l’air d’une enfant suisse comme les autres, et donc on souhaitait que je me comporte ainsi.

La différence entre nos histoires de vie n’était plus visible de l’extérieur comme elle l’avait été en Côte d’Ivoire où nous et nos compagnons de jeu français et belges étions « marqués » par notre couleur de peau comme enfants d’expatriés. Avec inquiétude, j’observais la vitesse avec laquelle mes petites sœurs s’adaptaient à ce nouveau monde. Je perdis moi-même mon français à un rythme alarmant et m’orientais vers les choses qui étaient à la mode chez mes camarades d’école : la musique, les vêtements, les jeux. Bientôt, nous avions toutes trouvé des nouveaux amis et commencions à relier des expériences à de nouveaux endroits qui formaient désormais notre carte du monde intérieure.

Ainsi, le chemin poussiéreux de l’école, le court de tennis et la lagune d’Adiopodoumé furent remplacés par les chemins du Schlangenweglein et de la promenade Daniel Fechter, la ligne de tram numéro 16, le château d’eau, la patinoire St. Margarethen, l’institut tropical suisse, l’Église française de Bâle, l’école de musique et la boutique d’orfèvre que notre arrière arrière-grand-père avait ouverte quand il était venu en Suisse depuis le sud de l’Allemagne. Et puis il y avait les scouts. Et bien sûr le carnaval. Peu à peu, nos racines s’enfoncèrent dans cette ville dont nous fîmes plus ample connaissance au fur et à mesure que nous grandissions : les quartiers, les écoles, les bibliothèques, les parcs et les places, la rivière du Rhin, les théâtres, les cafés et les bars…

La douleur du changement

Les gens que je rencontrais ne savaient naturellement rien de mon passé. Il était toujours important pour moi d’informer tout le monde : « J’ai grandi en Afrique », que je répétais comme un mantra auquel je me tenais parce que je ne pouvais pas (m’)oublier, je ne pouvais pas entièrement sombrer dans ce nouveau lieu auquel je voulais résister, parce qu’il avait été douloureux pour moi d’y être transférée. Les gens devaient le savoir, comme s’ils étaient partiellement responsables du fait que tout était différent ici, alors que là-bas, tout était en train de changer : En 1999, le président de la Côte d’Ivoire fut destitué lors d’un coup d’état ; en 2002, une guerre civile commença, et depuis sa fin officielle en 2005, le pays reste divisé. Tous nos amis français quittèrent la Côte d’Ivoire. Le campus de recherche suisse demeura, mais le campus voisin fut abandonné, les bâtiments nationalisés et livrés à la désintégration.

Ainsi, le lieu de mon enfance appartenait désormais au passé : Jamais je ne pourrais y retourner et le retrouver comme il était avant, je ne pouvais que rester ici en ce nouveau lieu que, contre toute volonté, je commençais à aimer. Ma relation ambivalente à la ville et aux habitants de Bâle continua jusqu’à ce que je réalise, à 19 ans, que je m’étais sentie « étrangère » à Bâle pendant plus de temps que je n’avais jamais vécu ailleurs. Je mis beaucoup plus de temps à lâcher le mépris du « nouveau » lieu qu’à apprendre le dialecte suisse-allemand correct pour m’adapter à la Suisse.

Out of Eden

Mes études de théologie représentèrent une nouvelle manière de faire face à l’héritage de mes parents. J’avais longtemps résisté à l’enracinement dans une tradition particulière de foi jusqu’à venir à la décision de comprendre ou au moins de mieux connaître celle qui avait marqué mes parents et moi-même. Je découvris que l’exode et la recherche d’un « chez-soi » sont des thèmes centraux dans la Bible : lorsque Dieu expulse Adam et Ève du paradis, en Genèse 3, elle[2] transforme toute l’humanité en descendants de migrants. Cette histoire n’est pas seulement intéressante en relation avec la théorie paléontologique nommée « Out of Africa », qui suppose que les hommes modernes peuplèrent la terre à partir de l’Afrique de l’Est : scientifiquement, c’est donc un fait que tous les humains sont des descendants de migrants.[3]

L’expulsion du paradis explique aussi pourquoi la douleur et l’effort font partie de tout ce qui engendre et soutient la vie. Hors du jardin d’Éden, loin de Dieu, les humains doivent vivre de manière indépendante. Ils ont acquis cette indépendance douloureuse en mangeant de l’arbre de la connaissance : Dieu expulse Adam et Ève du paradis, parce qu’ils savent désormais des choses qui étaient réservées à elle seule. L’ambivalence du savoir est ainsi reflétée : le savoir donne du pouvoir et rend indépendant, mais l’indépendance ne peut pas être acquise sans confrontation et conflit, sans « expulsion », sans exode de la sécurité de la maison familiale.

Noé et la transmission de traumatismes

Dans les histoires suivantes, la dialectique du « chez-soi : et de l’étranger est présentée dans une multitude de variations : fuite, bannissement, déportation et exil, exode et retour – rien ne manque dans la Bible hébraïque et grecque. Sur l’ordre de Dieu, Noé échappe au déluge avec sa famille et une petite partie de la Création : Est-il le premier réfugié environnemental – ou le premier privilégié qui se planque avec quelques élus, sans solidarité avec les autres ? Le rôle de Dieu est ambivalent dans cette histoire : après avoir anéanti toute la Création dans sa colère, change finalement d’idée et jure de ne plus jamais la détruire complètement. Combien de personnes sont mortes de manière absurde pour cette conclusion ! Et les quelques survivants doivent reconstruire leur existence dans un monde désert et en ruine.

Où trouver un « chez-soi » quand rien n’est plus comme avant ? Comment les survivants d’une catastrophe peuvent-ils vivre avec la grâce imméritée d’avoir été épargnés, tandis que d’autres sont morts ? L’ivresse de Noé et sa colère insensée envers son fils Cham en Genèse 9 peuvent être lues comme le comportement désemparé d’un père traumatisé envers son fils tout aussi traumatisé : celui qui avait été élu par Dieu doit à son tour trier, et condamner un de ses enfants. Quelles traces l’expérience du déluge va-t-elle bien laisser dans la vie de Noé et de sa famille ? Comment les enfants de Noé traitèrent-ils leurs propres enfants plus tard ?

Les traumatismes persistent souvent pendant des générations à travers les actions quotidiennes transmises des parents à leurs enfants. Par exemple, j’ouvre mes cadeaux très délicatement en essayant de décoller le ruban adhésif sans déchirer le papier afin de le réutiliser plus tard (ce que je ne fais cependant que rarement). Je garde le souvenir de ma grand-mère me grondant, petite fille, parce que j’avais déchiré le papier en ouvrant un cadeau. Plus tard, elle me raconta comment, pendant la Seconde Guerre mondiale, tout était conservé et réutilisé plusieurs fois : la laine des vieux pullovers, le métal, la cire de bougies… et le papier d’emballage.

Enfant suisse, elle a été épargnée par beaucoup de choses de ce que certains enfants avaient subies dans d’autres pays. Et pourtant, la guerre a laissé sa trace dans ma vie à travers le papier d’emballage qui ne doit pas être déchiré. J’ai compris qu’une grande partie de ma conception de la vie doit être marquée par les expériences de mes ancêtres, même si je ne saurai jamais tout de leur vie. Je porte donc l’histoire de ma famille comme une sorte de « chez moi » intérieur : Une histoire dans laquelle s’entremêlent expériences de migration, positions sociales et sentiments religieux, mais aussi expériences de violence politique et familiale. Une histoire intégrée dans ma vie de diverses manières et qui constitue maintenant une partie de mon identité.

Etre étrangère – rendre les autres étrangérs

La malédiction de Noé sur Cham explique pourquoi les peuples de Canaan devront servir Israël, lorsque ce dernier s’installera dans le pays de Canaan. Cette histoire vaut donc également comme une étiologie fondant les différences de pouvoir qui émergent lorsque différents groupes de gens se rencontrent. Cela est valable pour les temps bibliques comme pour aujourd’hui. Dans la Torah, « Israël » est d’abord et longtemps une petite tribu nomade qui souvent réside comme peuple étranger dans d’autres pays, p. ex. en Égypte, où il est lui-même « esclave des esclaves » (Genèse 9,25) des autres nations.

Lors de l’Exode d’Égypte vers la Terre Promise, le clan devient un peuple qui conquiert avec violence le pays de Canaan, sous la direction de Josué. Ainsi, les anciens résidants deviennent des étrangers dans leur propre pays. Les descriptions cruelles de guerre dans le livre de Josué servent à souligner « l’engagement puissant de Dieu pour son peuple auquel [elle] remet le pays [de Canaan] au défi de toute opposition. »[4] Comment est-il possible que ces excès de violence aient été inclus dans le canon biblique ? Sans aucun doute, ce livre, qui ne reproduit pas des faits historiques[5], reflète un côté important du désir de trouver un « chez-soi » : revendiquer un territoire pour soi-même signifie en expulser d’autres occupants. Ceci est autant vrai pour les bagarres d’enfants que pour les processus d’embourgeoisement urbain et de colonisation globale.

La Tour de Babel et la critique de la globalisation

Dans l’histoire de la Tour de Babel, le processus de colonisation est présenté de manière critique : « Comme ils étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Shinéar, et ils [s’y installèrent, E.Z.]. » (Genèse 11,2[6]) L’interprétation juive lit une critique sociale dans l’expression « s’installer » :

Le problème du peuple de Babel était leur richesse insensée. Car chaque fois que la Torah utilise le terme ישב, yâshav (« habiter [, s’installer] »), cela signifie que les gens sont trop à l’aise. Rabbi Helbo disait : « Où jamais vous trouvez une satisfaction contentée, Satan est actif. »[7]

Les gens qui s’ « installent » intérieurement, quand la vie devient trop facile, deviennent eux-mêmes mégalomanes. Ils oublient que pour une vie commune harmonieuse, ils dépendent les uns des autres et doivent prendre soin les uns des autres. Un autre midrash explique pourquoi Dieu a mis fin au projet de la tour :

Alors que la tour grandissait en hauteur, il fallut un an pour monter les briques de la base jusqu’aux étages supérieurs. Ainsi, les briques devinrent plus précieuses que la vie humaine. Lorsqu’une brique glissait et tombait, le peuple pleurait, mais quand un travailleur tombait et mourait, personne n’y prêtait attention.[8]

Les analogies avec la réalité globale d’aujourd’hui sont évidentes : usines textiles qui s’effondrent en Asie, dumping salarial d’ouvriers migrants dans les pays d’immigration, mines exploitées par des entreprises multinationales de négoce de matières premières dans les pays en développement, au détriment des personnes et des écosystèmes. Quand des hommes et des femmes collaborent étroitement, des mécanismes se forment qui maintiennent certains groupes au sommet tandis que d’autres sont marginalisés, réduits au silence, exploités. Notamment les migrants qui, ayant quitté leur foyer, doivent d’abord se connecter aux réseaux sécurisants de leur destination.

Les réseaux sécurisants

Réseaux sécurisants : Ce sont les Heimatvereine[9], les communautés religieuses ou les associations culturelles qui aident les migrants à entrer dans la société et la culture étrangère tout en maintenant la relation avec le lieu d’origine. Mais ce sont aussi les réseaux « autochtones » dont le fonctionnement mystérieux doit être appris fastidieusement par les nouveaux arrivants avant qu’ils en « fassent » véritablement « partie ».

Dans le passeport suisse, ce n’est pas le lieu de naissance qui est inscrit, mais le « lieu d’origine » – un endroit où la famille n’a peut-être plus vécu depuis de nombreuses générations, mais qui continue à être transmis par le père jusqu’à nos jours. Autrefois la commune d’origine était, par exemple, responsable de l’assistance matérielle de ses ressortissants nécessiteux. Aujourd’hui, le « lieu d’origine » marque un lieu où jadis un ancêtre plus ou moins lointain a acquit ses droits civiques, se procurant à lui-même et à sa famille certaines garanties tangibles ainsi que la participation politique.

Je dois donc mon « lieu d’origine » à un orfèvre qui déménagea du sud de l’Allemagne à Bâle dans le courant du 19e siècle. En raison du travail de mon père, ma famille y vit de nouveau maintenant, ce qui fait de nous une famille bourgeoise « établie de longue date » dans cette ville, bien que mon père ait grandi en Valais, ma mère à Berne, et nous les filles en Afrique de l’Ouest.

Le racisme positif

Longtemps encore après le retour de Côte d’Ivoire, nous nous approchions avec une grande joie des personnes de couleur que nous croisions dans la rue, comme ma sœur Christina le décrit :

Les personnes … de couleur [exerçaient] une attraction particulièrement mystérieuse sur moi, parce que – comme je l’imaginais – nous partagions une expérience de ce que c’est que de vivre en Afrique…[10]

Nous leurs parlions en français et apprenions alors que certaines d’entre elles n’avaient jamais vécu en Afrique, mais étaient nées ici, et qu’elles parlaient mieux le suisse-allemand qu’aucune autre langue, parce qu’elles vivaient ici depuis longtemps. Christina appelle ce lien que nous faisions de la couleur de peau à l’origine d’une personne du « racisme positif »[11].

Esther Imhof, ancienne coordinatrice du Centre pour les Églises de migrants à Zurich, m’a sensibilisée sur le fait que c’est souvent blessant pour les personnes du contexte migratoire lorsque, même après vingt ans en Suisse, on leur demande au début de chaque conversation : « D’où venez-vous ? Et quand allez-vous y retourner ? » Elles sont ainsi constamment réduites à leur couleur de peau et à leur statut d’étrangers (pourtant naturalisés depuis longtemps peut-être).

« indigène » ou « étrangère » ?

Pour Esther Imhof, la multiplication des discussions sur « la patrie » a un rapport avec les discours de plus en plus agressifs sur la migration en Europe. L’écrivaine franco-canadienne Nancy Huston, qui vit à Paris depuis 1973, écrit

Parfois, l’on me demande si je ne souhaiterais pas un jour « rentrer chez moi », et quand je réponds que je n’ai plus d’autre chez moi que Paris, on est éberlué. … Pour un Européen, il est inconcevable que l’on ne ressente pas, loin de chez soi, le « mal du pays » et a fortiori que l’on n’ait pas de pays pour lequel le ressentir. J’envie parfois leur attachement à leur province ou à leur patrie ; j’envie aussi les « vrais » exilés, ceux qui disent aimer passionnément leur pays d’origine, sans pouvoir … y vivre ; dans ces moments, mon exil à moi me semble superficiel, capricieux, individualiste… mais il n’en est pas moins réel, et de plus en plus réel à mesure que le temps passe.[12]

L’appartenance à la population « indigène » ou « étrangère » est une catégorie que l’on ne peut choisir et exprimer que de manière limitée, car elle dépend de la réponse sociale. Pour être vraiment perçu comme « indigène » ou « étranger », une attribution externe est nécessaire, laquelle se fait sur la base des vêtements, de la couleur de la peau, de l’accent, de la langue… Cette attribution ne correspond pas toujours à la manière dont les personnes impliquées se perçoivent, que ce soit des « indigènes » ou des « étrangers ».

La perception de personnes en fonction de leurs caractéristiques externes n’est pas problématique en soi, parce que ces caractéristiques visibles et audibles sont communes à tous. Elle devient problématique quand elle fait des caractéristiques externes les critères uniques de reconnaissance, et qu’elle prive les personnes catégorisées de leur potentielle hétérogénéité. Une « fausse » attribution peut être faite dans un esprit ignorant, ou bienveillant, ou de mauvaise foi. Cela est particulièrement vrai pour les personnes dont la couleur de peau ou l’accent ne correspond pas à la majorité et qui sont donc considérées comme des étrangers, quel que soit leur sentiment d’appartenance à un endroit.

Mais de fausses attributions se produisent aussi dans le sens inverse : en tant que fille blanche et germanophone, on attendait de moi, immédiatement après l’emménagement à Bâle, que je connaisse les habitudes générales. Personne n’imaginait que je pouvais avoir grandi ailleurs qu’en Suisse. Comment l’auraient-ils imaginé ? L’histoire de vie n’est que partiellement visible de l’extérieur : le statut, la culture, l’orientation politique peut-être, les cicatrices et les handicaps peuvent être vus. Mais pas ce qui fait véritablement de nous la personne que nous sommes : Qui nous avons aimé, où nous avons vécu, ce que nous avons perdu, où nous nous sentons à la maison.

Tout doit changer

Le pharaon mourut, dit le livre Exode, et les enfants d’Israël soupiraient en raison de leur servitude. Les chaînes cliquettent, les rivières roulent, les animaux sursautent et décampent, les forêts inspirent et s’élargissent, les bébés se déploient bouche ouverte de l’utérus, de nouveaux plants arquent leur cou et se glissent vers l’avant dans la lumière. Même une langue ne reste pas immobile. Un territoire est possédé seulement pour un moment dans le temps.[13]

Parce que les ordres mondiaux agissent en colonisateurs, ils doivent être brisés encore et toujours. Les empires tombent lorsque les opprimés se lèvent avec la certitude qu’un nouveau monde est possible, dans lequel les puissants sont renversés de leurs trônes et les humbles élevés, les affamés sont rassasiés de biens et les riches renvoyés à vide (Luc 1,52-53). Les privilégiés d’aujourd’hui qui s’enrichissent au détriment des autres devront expier la détresse souffrante d’un peuple qui se relèvera de l’oppression.

Mais cela fait partie de l’utopie d’une Terre Promise terrestre : que de nouvelles hiérarchies se formeront et de nouvelles injustices régneront, qui devront à leur tour être renversées un jour avec violence. Tant que nous vivons sur Terre nous faisons partie de constellations de pouvoir dans lesquelles les uns sont privilégiés et les autres défavorisés. C’est pourquoi Jésus dit : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » (Marc 10,25) Il attribue le royaume de Dieu explicitement à ceux qui sont faibles, courbés et marginalisés, qui sont exclus de l’ordre du monde présent. On pourrait en tirer le commandement de toujours avoir de la considération pour ceux que l’on oublie le plus facilement.

L’amour de l’étranger

Dans la Bible, Dieu se tient encore et toujours du côté des personnes qui vivent en tant qu’étrangers en Israël, comme que Agar (Genèse 16 ; 21) ou Ruth. Au-delà de fréquentes polémiques relatives aux mariages entre Israelites et femmes ou hommes d’autres nations (Malachie 2,1 ; Esdras 9,1s. ; 1,2 ; Néhémie 13,23, etc.), ou d’affirmation concernant l’infériorité d’autres peuples (p. ex. Genèse 19,30-38), les lecteurs et lectrices de la Torah sont constamment exhortés à s’occuper des membres les plus vulnérables de la société : les veuves, les orphelins, les étrangères et les étrangers. Ainsi Deutéronome 10,17-19 :

Car l’Éternel, votre Dieu, est le Dieu des dieux, le Seigneur des seigneurs, le Dieu grand, fort et terrible, qui ne fait point acception des personnes et qui ne reçoit point de présent, qui fait droit à l’orphelin et à la veuve, qui aime l’étranger et lui donne de la nourriture et des vêtements. Vous aimerez l’étranger, car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte.

Le commandement de l’amour des étrangers suit immédiatement la confession du Dieu YHWH. Il est fondé sur la mémoire de la propre expérience d’être étranger. Ainsi, il attire mon attention sur mon propre besoin existentiel de la sollicitude de la part d’autres personnes.

Même si je n’ai jamais dû fuir, même si ma dignité humaine n’a jamais été attaquée existentiellement, même si j’ai toujours vécu en position privilégiée, j’ai vu, moi aussi, ce que cela signifie de ne pas « faire partie », de ne pas être désirée, d’être au mauvais endroit. Moi aussi, j’ai vu comment c’était quand j’ai été invitée à dîner par des gens qui ne me connaissent pas ; quand des erreurs m’ont été pardonnées par des gens à qui j’avais fait du mal ; quand j’ai été aidée par des gens sans que je puisse leur rendre le service.

Tout ce que je peux faire, c’est essayer de voir les gens qui me rencontrent comme des créatures de Dieu, en besoin d’aide et d’amour comme moi – et de les aider à mon tour comme je le peux. La Bible enseigne que nous, humains, sommes tous étrangers sur la Terre. Cette affirmation est à la fois de nature existentielle et politique : existentielle en raison de l’expulsion des premiers humains du paradis, et politique en raison de l’expérience de l’exode d’Israël, sur laquelle se fondent les commandements de Dieu pour une bonne vie commune. Au vu de ces aspects, le « chez-soi » se définit moins comme un endroit précis que comme une communauté qui vit dans la solidarité : là où les étrangers s’entraident, là où de nouvelles relations sont établies, là où l’amour du prochain est la principale motivation d’action.

Lieu de paix

« Car nous n’avons point ici-bas de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir. » (He 13,14) L’espoir du royaume de Dieu, comme futur et ultime pays où il n’y aura plus ni indigènes et ni étrangers, est amplement documenté et dépeint de manières variées dans la Bible. La vision du festin pour les peuples (Es 25,6-8) me plaît particulièrement :

L’Éternel des armées prépare à tous les peuples, sur cette montagne,
Un festin de mets succulents, Un festin de vins vieux,
De mets succulents, pleins de moelle, De vins vieux, clarifiés.
Et, sur cette montagne, il anéantit le voile qui voile tous les peuples,
La couverture qui couvre toutes les nations ;
Il anéantit la mort pour toujours ;
Le Seigneur, l’Éternel, essuie les larmes de tous les visages,
Il fait disparaître de toute la terre l’opprobre de son peuple ;
Car l’Éternel a parlé.

En ce lieu et en ce temps, il y aura de la nourriture pour toutes et tous, et il n’y aura plus de larmes. Je suis sûre que cela signifie : plus d’exploitation, plus de morts insensées, plus de discrimination et plus de désavantage structurel. Un monde dans lequel les glaives ont été forgés en serpes (Es 2,4), où il n’y aura pas d’abus de pouvoir, mais des relations vécues en toute liberté[14]. Mais cela signifie-t-il aussi : plus d’adieux, plus de nouveaux commencements, plus d’amis abandonnés, plus de souvenirs oubliés, plus aucune douleur ?

Lieu de repos

Une légende arabe dit que Dieu, en créant les humains, prit de la poussière des quatre coins de la terre, afin que l’homme puisse trouver sa demeure permanente, c’est-à-dire être enterré partout dans le monde : « Toute personne peut reposer en paix n’importe où sur terre. »[15] Le chercheur danois, dans Les racines du ciel de Romain Gary, explique, loin de son pays d’origine, qu’il aimerait bien mourir en Afrique, berceau de l’humanité, « parce qu’on meurt mieux chez soi ». En allemand, l’expression signifiant « rentrer à la maison » est aussi utilisé pour parler de la mort. Dans cette expression résonne l’espoir d’un au-delà : un pays futur où il n’y aurait plus de séparation ?

Souvent, surtout dans les moments d’adieux, je souhaite que le temps s’arrête et qu’il n’y ait plus jamais aucun changement dans le monde. Mais c’est justement dans ces moments de séparation des proches, que ce soit lors d’un déménagement ou lors d’un décès, que l’émotion de l’appartenance, du « chez-soi » devient tangible. Lieux et objets deviennent symboles d’un certain temps vécu : intersections de rues, paysages, arbres, livres, vêtements, musique …

Je peux me raccrocher à eux quand je me souviens d’un temps passé – mais c’est aussi à leur contact que la douleur de la perte s’enflamme toujours à nouveau, puisque la mémoire d’un temps, d’une personne, est suivie de la constatation amère que les choses ne seront plus jamais comme avant, et que maintenant tout est différent : Christoph, mon beau-frère, est mort. Il est dans un autre lieu ; un autre temps a commencé. Et bien d’autres temps et lieux suivront, jusqu’à ce que je meure à mon tour.

 

Réponse par Brigitte Rabarijaona

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt cet article qui part des propres expériences de l’auteure : sa tristesse, son envie de se sentir à la maison, et la description qu’elle fait du “chez-soi”, pour amener les lecteurs à réfléchir sur la question d’être ou ne pas être chez soi, du point de vue biblique, et être ou ne pas être chez soi dans notre contexte actuel. J’ai vécu quelques années loin de mon pays natal, et on m’a aussi posé la question « Quand est-ce que tu rentres chez toi ? » A ce genre de questions – qui me font toujours sourire –, je répondais sans hésiter que je n’avais pas l’intention de rester définitivement chez eux. Mais ce qui me vient à l’esprit, c’est l’expression « Faites comme chez vous ! ». On utilise cette expression quand on accueille une personne et qu’on voudrait qu’elle soit à l’aise. C’est un signe d’accueil chaleureux, mais cela pourrait aussi être une façon indirecte de rappeler à cette personne qu’elle n’est pas chez elle, qu’elle est étrangère. Comment pourrais-je faire comme si j’étais chez moi, alors qu’on me rappelle que je n’y suis pas ?

De plus, comment définirais-je le “chez moi” ? Dans son article, Evelyne montre bien que le “chez-soi” n’est pas seulement un lieu géographique, mais qu’il est aussi défini par le lien culturel et identitaire que l’on a avec sa communauté. Ce qui veut dire que l’on peut avoir plusieurs “chez-soi” : un chez-soi qui peut aussi tout simplement être un geste, la disposition d’un meuble, une odeur, une couleur, ou une saveur, une langue qui me sert de repère et me rappelle cet endroit où je me sens bien, en sécurité, en paix avec moi-même et avec les autres. Un endroit qui nous manque dès que nous perdons un de ces repères. Mais où est cet endroit ? Existe-t-il vraiment ? Est-ce le pays où je suis née, le pays où j’ai grandi, le pays où je travaille, ou est-ce un endroit virtuel qui me sert de refuge… ? Et quand Jésus dit : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où poser sa tête » (Matthieu 8,20), qu’entend-il par là ? Parle-t-il seulement d’un lieu de repos ou veut-il rappeler par là que lui aussi, il fait partie de ce peuple en marche qui n’a rien de définitif ?

 

Notes

[1] Romain Gary, Les racines du ciel, Collection folio n°242, Paris : Éditions Gallimard 2011 ; première édition : 1956, p. 151s.

[2] Dans ce texte, le pronom féminin « elle » est utilisé pour « Dieu », pour souligner que Dieu, supérieur-e aux catégories terrestres, peut être adressé-e dans les deux genres.

[3] « Migrant » définit ici toute personne vivant en un endroit autre que celui de sa naissance.

[4] Anton Cuffari, Art. Josua / Josuabuch, in : Das Wissenschaftliche Bibellexikon im Internet (www.wibilex.de), 2006 (Zugriff : 12.1.2015), 2.5.3. ; trad. E.Z.

[5] ibid., 2.4.

[6] Selon la traduction Louis Segond (LSG), Genève 1910.

[7] W. Gunther Plaut (ed.), The Torah, a Modern Commentary, revised edition, Union for Reform Judaism, USA : URJ Press 2005 and 2006, p. 82 ; trad. E.Z.

[8] ibid., trad. E.Z.

[9] Heimatvereine est un nom pour les associations qui visent à protéger les traditions locales dans les pays de langue alémanique, mais aussi pour les clubs d’habitants d’un certain endroit, p. ex. Berne, dans un pays étranger. Là, le but est de mettre les gens en relation et de les aider à maintenir la langue et la culture de leur pays d’origine.

[10] Christina Zinsstag, Ort, Zeit und Heimat. Überlegungen zu meinem eigenen Heimatbegriff und wie sich dieser über die Jahre geändert hat. Ausstellungstext für Heimaten, Ausstellung der ProjektgruppeTrickster, 12.9.-26.10.2014 im Hof des Museum der Kulturen, Basel, p. 2 ; trad. E.Z.

[11] ibid.

[12] Nancy Huston, Leïla Sebbar, Lettres parisiennes. Histoires d’exil, Paris : Éditions J’ai lu 2009, 21s. (première édition : Lettres parisiennes – autopsie de l’exil, Paris : Bertrand Barrault 1986).

[13] Barbara Kingsolver, The Poisonwood Bible, New York : Harper Collins 2004, first edition : 1998, 457 ; trad. E.Z.

[14] v. Ina Praetorius (Hg.), Sich in Beziehung setzen. Zur Weltsicht der Freiheit in Bezogenheit, Königstein : Ulrike Heimer-Verlag 2005.

[15] W. Gunther Plaut (ed.), p. 45, trad. E.Z.

(Traduction de l’Anglais: Evelyne Zinsstag)

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